Interview de Swann Arlaud pour Petit Paysan

Crédit photo Manuel Moutier

Quelques heures avant la première projection de Petit Paysan de Hubert Charuel présenté en séance spéciale à La Semaine de la Critique, FrenchMania a rencontré Swann Arlaud. Dans ce premier film français, il est Pierre, un éleveur de vaches confronté à son pire cauchemar : un virus. Un virus qui pourrait bien achever le troupeau. Retour sur un tournage riche en expériences. 

Comment avez-vous découvert le projet ? 

C’est Judith Chalier, la directrice de casting qui m’a présenté Hubert Charuel. Il n’avait pas spécialement d’acteur en tête en écrivant le film. Il était convaincu qu’il lui fallait quelqu’un de sa région, qui connaisse le métier d’éleveur. C’est Judith qui a donc insisté pour qu’il me rencontre. Sur photos d’abord, tout le monde semblait réticent, puis nous nous sommes finalement rencontrés et ça s’est bien passé !

Vous avez passé des essais sur une scène précise ?

Non, on a travaillé sur plusieurs scènes…

Les gestes de votre personnages sont très techniques, tout parait crédible. Il vous a fallu combien de temps de préparation pour ce rôle ? 

J’ai très vite expliqué à Hubert mon besoin de passer du temps à la ferme à travailler pour éviter le ridicule. C’est un choix qui l’a plutôt rassuré. J’ai habité un peu chez ses parents et chez ses cousins, qui ont une ferme aussi. Je suis resté une semaine chez ses cousins et suis revenu deux semaines avant le début du tournage. On tournait chez les parents de Hubert qui, eux, n’ont plus de vaches. On a donc fait venir les vaches du tournage chez eux et remis la ferme en activité pour le film. La mère de Hubert, première au classement laitier du département depuis toujours, m’a accompagné lors de la fin de ma formation, et ce dans une exigence particulière. Avoir été accepté dans cette famille, un peu comme un copain du fils, fait que le film est réellement familial. J’ai trouvé ma place chez eux. Durant les quinze jours qui ont précédé le tournage, je travaillais donc avec Sylvaine, la mère de Hubert, et on a commencé à filmer les traites tous les jours avant le début officiel du tournage, aussi pour que les vaches s’habituent aux caméras, aux perches … On était trois dans la salle de traite : le chef-opérateur qui cadrait, l’ingénieur du son qui perchait, moi, et les vaches. Quand on a arrêté de faire ça au quotidien, je me suis senti un peu perdu.

C’est une expérience qui a dû beaucoup vous plaire, non ? 

Oui ! Les gestes, très techniques, ont été de grands moments de plaisir. J’avais juste pour but de finir la traite. Je ne pensais qu’à ça, et il fallait faire vite pour ne pas fatiguer les vaches.

Crédit photo Manuel Moutier

Est-ce qu’acquérir ces gestes techniques vous a finalement aidé dans la construction psychologique de votre personnage ?

Non, ça m’a complètement déboussolé ! Je n’étais qu’avec les vaches avant que les autres acteurs n’arrivent. J’étais en panique ! Après ces deux semaines passées en tête à tête avec les vaches, lorsque India Hair est arrivée –  j’ai une grande admiration pour elle en plus, elle est incroyable -, ça m’a complètement bousculé. J’allais voir Hubert en lui disant que j’étais perdu, que je ne savais pas quoi jouer, qui était vraiment le personnage… Au début, je pensais que le seul défi était de faire croire que j’étais paysan. À partir du moment où ça marchait avec les vaches, il n’y avait plus rien à jouer. Le piège, c’était d’ailleurs de vouloir “jouer” ça ! J’avais peur d’en faire trop, mais je me suis senti rassuré en voyant le film.

La séquence du vêlage a dû être particulièrement émouvante… 

J’ai pleuré en voyant la scène sur grand écran, parce que, dans la vraie vie, on l’a attendu longtemps ce petit veau ! On a dormi trois nuits sur le décor près de la vache. Et un jour, alors qu’on tournait dans un autre décor que la ferme des parents d’Hubert, sa mère nous a appelés et nous a dit : “C’est maintenant !“On a tout lâché pour partir tourner la scène. Le vétérinaire était là pour refaire un point avec moi avant la prise. Donc j’ai mis les deux bras dedans pour accrocher les cordelettes aux pattes du veau. Hubert m’a dit : “Swann, souviens-toi que tu as fait ça toute ta vie.” Après ça, j’étais en pilote automatique. J’ai bloqué mes émotions. Il y en avait d’autres, mais pas celles d’un homme qui, pour la première fois de sa vie, va aider une vache à mettre bas.

Ce qui est aussi très réussi dans le film, ce sont les rapports entre frère et soeur, cette rudesse familiale, et en même temps beaucoup de tendresse. C’est quelque chose que vous avez préparé avec Sara Giraudeau ?

On a fait quelques séances de travail avec Sara en effet. Puis, il s’est passé quelque chose de magique au tournage. La première scène qu’on a jouée tous les deux devait être découpée en trois plans, mais Hubert a décidé de n’en faire qu’un. C’était fluide, extrêmement plaisant.

Petit Paysan mélange les genres : chronique rurale, thriller, tragédie, film fantastique … Ces nuances étaient déjà perceptibles à la lecture du scénario ?

Bien sûr ! Après, dans le scénario, j’avais le sentiment que le film basculait vers une folie totale, mais la manière dont le film a été monté montre davantage la détermination du paysan, jusqu’où il est prêt à aller pour sauver ses vaches. Mais ce n’est pas un mec qui devient fou. C’était assez plaisant en tant qu’acteur de se dire que je devais interpréter un personnage borderline, un personnage dont la folie est “raisonnée”. C’est paradoxal, je sais.  Il me fallait accepter la situation d’un mec normal face à une situation anormale.

Est-ce que la maladie qui touche les vaches de Pierre existe vraiment ?

Non, la FHD, pour Fièvre Hémorragique Dorsale, ça n’existe pas. Hubert en parlerait mieux que moi, mais il se souvient de la Vache Folle et des paysans qui promettaient de se tuer si ça leur arrivait. Et il y en qui l’ont fait. C’est quelque chose qui a marqué Hubert. Autour de lui, les éleveurs ont un rapport à leurs vaches très particulier, ce sont “leurs filles”, pas leurs vaches.

Propos recueillis par Ava Cahen et Franck Finance-Madureira

Photo par Manuel Moutier