Jean-Bernard Marlin (Shéhérazade) : “Au cinéma, j’ai envie de croire à la vérité des corps et des visages”

Pour finir cette année en beauté, FrenchMania est allé à la rencontre des talents français qui ont marqué 2018. Son premier film a fait sensation à Cannes (Semaine de la critique) ainsi qu’ à Angoulême où il a reçu le Valois d’or, Jean-Bernard Marlin revient pour nous sur ses débuts et l’aventure Shéhérazade, une romance pas comme les autres qui se déroule dans les quartiers populaires de Marseille.

Quel a été votre premier contact avec le cinéma et comment est né le désir d’écrire et faire des films ?

Je ne viens pas d’un milieu aisé ni d’un milieu où on fait du cinéma. Gamin, je regardais parfois des films à la télévision, ceux qui y passaient dans les années 80, les De Palma, les Carpenter, les Coppola, mais c’est dans une MJC de quartier que j’ai vraiment découvert le cinéma, à l’adolescence. Le gars qui s’occupait du ciné-club m’a fait voir des films d’auteur que je ne connaissais pas, ça a aiguisé ma curiosité. Avec lui, j’ai découvert Ken Loach, David Lynch, Jim Jarmusch … Du cinéma que je n’avais pas l’habitude de voir et qui m’enthousiasmait. Il m’a parlé des écoles publiques qui existaient, la Fémis et Louis Lumière, et des concours à passer. Il était évidemment hors de question que je fasse une école privée, ce n’était pas possible. Donc je me suis motivé pour être bon à l’école et pour pouvoir passer ces fameux concours. J’ai intégré Louis Lumière ensuite. Pendant mes trois années là-bas, j’ai fait beaucoup de cinéma expérimental. Puis, avec un de mes camarades d’école, j’ai fait un premier court métrage, La Peau dure (2007, NDLR), et tout a commencé comme ça. J’ai rapidement eu le soutien de Why Not (société de production, NDLR) et à partir de là, les choses me sont apparues plus concrètes. Avant de réaliser mon premier long, j’ai tourné un documentaire et un autre court métrage (La Fugue, 2013, NDLR). J’ai également intégré l’atelier scénario de la Fémis parce que je voulais comprendre comment fonctionnait l’écriture de scénario… Tout ça a donc pris des années pour arriver au long, mais c’était nécessaire à ma construction.

La direction d’acteur semble avoir une importance toute particulière pour vous qui êtes même allé jusqu’à prendre des cours de jeu…

Oui. Dès que j’ai commencé à avoir un peu d’argent, je me suis payé des cours de jeu. J’en ai fait pendant cinq ans, et je continue d’ailleurs toujours aujourd’hui à en prendre. Je le fais pour moi, et je le fais pour mon travail. Ça m’aide beaucoup pour l’écriture, pour endosser le rôle de certains personnages quand j’écris, et évidemment, pour la direction d’acteur. Une fois, j’avais entendu Tarantino dire que la meilleure école de cinéma, c’était celle du jeu, et je dois avouer qu’il n’a pas tout à fait tort. C’est ça qui m’a le plus choqué et bouleversé dans mon apprentissage en fait. Je voulais jouer dans mon premier long mais je n’avais pas de rôle pour moi ! Peut-être un jour, dans un rôle secondaire… J’aime beaucoup jouer en tout cas. C’est un travail très instinctif, on met son cerveau de côté pour travailler avec sa partie animale, et ça, ça me plaît. Je m’intéresse aussi aux techniques américaines, aux méthodes de Meisner par exemple, ça me passionne vraiment parce qu’on travaille à partir de la matière humaine, des émotions humaines. Quand tu travailles en tant que comédien, tu travailles à partir de toi, avec ton intimité. Au cinéma, j’ai envie de croire à la vérité des corps et des visages, à celles des attitudes et des gestes. Shéhérazade parle de la vie des classes laborieuses, de jeunes qui galèrent, et ça n’avait pas de sens pour moi d’aller faire jouer ces personnages par des adolescents qui n’ont pas connu ces galères. Singer le geste prolétaire, ce n’est pas ce que j’attendais. D’avoir choisi ces acteurs non professionnels, c’était aussi un geste politique d’une certaine manière : mettre en avant des comédiens qui ont pour moi des qualités de jeu incroyables et qui n’ont pas le profil que décline habituellement le cinéma français. Voilà, l’idée de révéler des talents me plaisait, de montrer d’autres visages aussi.

Quelles ont été vos méthodes avec les comédiens et comédiennes ?

Je suis passé par une méthode d’apprentissage stricte du texte avec les comédiens et comédiennes parce qu’une scène est conçue avec un scénariste en amont et qu’il y a des temps à respecter. Tout le monde avait cela en tête dès le départ. Improviser sans filet aurait cassé la dynamique de certaines séquences, leur construction. On a tourné quelques scènes en impro mais on ne les a pas gardées parce que ça ne collait pas structurellement. La risque avec l’impro, c’est qu’elle puisse virer rapidement au descriptif, et le descriptif rime pour moi avec ennui. Quand on a écrit le scénario avec Catherine Paillé, on a mis des enjeux et des intentions dans chaque scène. Le rythme était trop important pour laisser l’aléatoire s’immiscer.

L’histoire de Shéhérazade est inspirée d’un fait divers. Qu’est-ce qui vous a donné envie de ce point de départ ?

Quand je suis tombé dessus, ça m’a interpelé. J’avais rangé cette histoire dans un coin de ma tête jusqu’à ce que Grégoire m’offre son soutien pour écrire mon premier long. Je lui ai parlé de ce fait divers et, alors que beaucoup m’avait dit que cette histoire ne passerait jamais parce qu’elle était trop glauque, Grégoire Debailly (producteur, NDLR), lui, y a cru tout de suite. Je suis parti écrire à Marseille, qui est là ville où j’ai grandi. Les quartiers de prostitution dont je parle dans le film, tout le monde ici les connaît, mon lycée était à quelques mètres de là. Même si tout ceci m’est familier, j’ai quand même eu besoin de me documenter davantage. Donc j’ai écrit, j’ai travaillé, sauf qu’à un moment, je n’avais plus un rond. Retour au RSA, période difficile. Je me réjouissais de quitter mon boulot alimentaire pour me concentrer exclusivement sur l’écriture, mais la réalité m’a rattrapée. Donc ça n’a pas été tout rose d’écrire ce premier long.

On pourrait voir Shéhérazade comme le récit d’une éducation sentimentale, et ce qui est passionnant, c’est la bascule du point de vue du personnage de Zach dans cette histoire, sur les femmes en particulier. 

Avec ma coscénariste Catherine, on se disait souvent que c’était un film féministe porté par un personnage masculin qui, à la base, est un super macho. L’originalité était là en fait, ça faisait partie du parcours du personnage. Shéhérazade est un personnage moins présent à l’écran que celui de Zach, mais elle est essentielle à l’évolution de la mentalité du personnage de Zach, surtout vis-à-vis des femmes. On s’est basé sur des choses très réelles, et je peux vous dire que le regard de Dylan lui-même a changé au cours du tournage sur tout un tas de questions, celle des femmes et des personnes trans notamment.

Un débat enflamme la toile depuis quelques temps, celui de la légitimité culturelle. Quelle est votre position vis-à-vis de ces sujets ?

Je me rends compte que ce débat est en train de grossir, et ça me chagrine vraiment. Parler de légitimité, c’est remettre en cause le droit des artistes, c’est renier un pan de l’histoire du cinéma tout entier, Rossellini, Pasolini… Je me sens très mal à l’aise face à ce débat. Je viens d’un milieu populaire, j’ai connu la galère et le secours des assistantes sociales, mon père vivait dans une caravane. Alors oui, je ne suis pas métisse et je ne suis pas un jeune des quartiers, mais je crois avant tout en la liberté de création et en la sincérité de ce que je fais. Shéhérazade n’est pas un film de banlieue comme ont pu le décrire certains, c’est un film sur les classes laborieuses encore une fois, et ça se passe en plein centre-ville de Marseille en plus ! Je suis un peu en colère quand on fait cet amalgame. Je parlais de Ken Loach plus tôt, Ken Loach, c’est un bourgeois, et ça n’enlève en rien la qualité et la sincérité de ses films sur le prolétariat. Pour moi, ce débat n’a pas de sens, ça me rend fou qu’on puisse voir le cinéma sous cet angle réducteur… Ça conduit à la censure ce genre de chose, voire à l’auto-censure, ce qui est absurde quand on est dans un processus de création libre. Je crois qu’un artiste raconte avant tout ce qu’il a envie de raconter et choisit la manière dont il a envie de le raconter. Aujourd’hui, on étouffe à cause de la bien-pensance, c’est terrible ce qui se passe sur les réseaux sociaux, la mise au pilori de certains artistes, l’imbécilité des tweets qui sortent sur tout et n’importe quoi. Notre métier d’artiste est menacé par tout ça.

Le succès du film a été fulgurant, pour vous comme pour les talents que vous mettez en vedette. Plus de 150 000 entrées pour un premier long, ça n’arrive pas tous les quatre matins.

C’est clair ! Déjà, j’étais vraiment trop content d’être à La Semaine de la critique. C’était super intense, t’as pas le temps de te poser 5 minutes ni de véritablement en profiter parce que t’es toujours dans le taf, tu dois répondre aux demandes des journalistes… Deux jours avant de présenter le film, j’étais encore dans le mixage pour tout vous dire ! Donc j’ai adoré être Cannes avec l’équipe mais je n’ai pas tellement eu le temps de profiter de tout ça. Ça a donné un éclairage sur le film qui était indispensable pour lui. Ça a facilité sa sortie très clairement. Puis on a eu le Grand Prix à Angoulême et le bouche à oreille a semble-t-il fonctionné auprès du public. On a fait plein de télé avec l’équipe quelques semaines avant la sortie, c’était fou, complètement inattendu pour ce genre de film, pour un premier film en plus, avec des comédiens qui émergent. Je n’en reviens toujours pas. Dylan et Kenza ont des agents maintenant, Kenza a décroché un rôle aux côtés de Sandrine Bonnaire … Quand tu vois d’où vient Kenza, c’était presque inimaginable, et pourtant… Ça me réjouit tellement.

C’est quoi la suite de vos aventures ?

Je travaille un peu sur mon prochain projet, toujours en prise directe avec le réel, mais il y aura une dimension fantastique aussi. Je glisse un peu vers le cinéma de genre on va dire. C’est autobiographique et ça se passe dans le sud de la France. Je commence aussi l’écriture d’une série télé sur Marseille, et j’ouvre une boîte de production en parallèle avec deux associés, pour coproduire mes projets et produire des talents qui ne sont pas du milieu, pas du sérail. Je suis actuellement en contact avec quelques réalisateurs, c’est tout frais, on va voir.

Pour finir, quels sont les films français (ou pas) de l’année 2018 pour vous ?

J’ai beaucoup aimé Sauvage de Camille Vidal-Naquet ainsi que Border d’Ali Abbasi (Grand Prix Un Certain regard en salles le 9 janvier 2019, NDLR), pour ces scènes d’amour que je n’ai jamais vu ailleurs, je m’en souviendrai toute ma vie, elles m’ont renversé.

Propos recueillis par Ava Cahen et Franck Finance-Madureira.

Photos : Copyright Ad Vitam