Jessica Palud (Revenir) : “La famille et l’intime me touchent beaucoup”

Après un court métrage très remarqué, Marlon (dont nous avions discuté avec la réalisatrice au Festival des Arcs fin 2017 : Lire notre article), Jessica Palud signe Revenir qui suit le retour au pays, dans la ferme familiale, de Thomas (Niels Schneider) qui va rencontrer Mona (Adèle Exarchopoulos), la femme de son frère décédé et son neveu Alex (le jeune Roman Coustère Hachez). Avec ce premier long métrage aux allures de chronique familiale, Palud affirme un style intimiste dans un univers taiseux qui n’est pas sans rappeler ceux de Pialat ou de Téchiné. FrenchMania l’a rencontrée.

Jessica Palud par François Berthier

Dans Marlon, vous parliez de l’éloignement d’une mère emprisonnée, là c’est à la fois le retour et l’absence …

Jessica Palud : Il y a quelque chose de commun dans ces deux films, ce sont deux huis-clos familiaux. Dans Marlon, ce sont les 24h d’une gamine qui va voir sa mère en prison et on tourne avec très peu de personnages dans un monde carcéral. Là, on retrouve aussi un petit noyau familial et un fond social, la famille et l’intime me touchent beaucoup et j’aime raconter quelque chose de fort derrière. Et il y a toujours un enfant car dans Revenir, l’enfant, c’est l’insouciance mais aussi le dialogue. Tous les plus grands échanges du film passent par lui, On est dans un monde où les gens n’arrivent pas à communiquer, l’enfant est le seul à parler, à donner des informations car les enfants gardent la naïveté au milieu d’un drame. Cela parle aussi de transmission, de père, de grand-père, de fils, de petit-fils, une transmission qu’Alex, ce petit garçon, n’a pas puisqu’il a perdu son père et vit avec des gens plus âgés et une mère qui s’occupe peu de lui parce qu’elle est jeune, elle est paumée et elle travaille. L’arrivée de cet oncle qui ressemble à son père, c’est une aubaine pour lui.

Et une exploitation familiale, c’est le lieu idéal de mise en scène de la transmission ?

Jessica Palud : Tous les agriculteurs que j’ai rencontrés et interviewés pour faire ce film parlent de leurs enfants et la femme dans laquelle on a tourné, une petite ferme familiale, les gens avaient vécu quasiment la même histoire que dans le film et ça m’a bouleversée. Les liens sont presque plus importants que tout dans ce genre de ferme, il n’y a que quelques vaches. Ce sont des gens qui sont dans l’impossibilité de s’appeler entre père et fils pour dire “rentre, j’ai besoin de toi”. Le monde agricole, c’est le côté “thriller” du film, c’est le fond dramatique du film, mais c’est avant tout une histoire de famille, d’amour, qui pose la question de comment communiquer après un drame, quand on a été abimé. C’est une histoire d’amour familial.

Copyright Thierry Valletoux – Fin Août Productions

Le film est une adaptation libre du roman “L’Amour sans le faire” de Serge Joncour, comment avez-vous travaillé sur cette matière ?

Jessica Palud : Le roman, je l’ai lu il y a 5 ans et j’ai tout de suite commencé à travailler sur ce texte. Ce qui m’a touchée, c’est cet homme qui quitte le monde rural pour aller vers la ville, pour découvrir autre chose et qui revient après quelques années dans cette ferme isolée, loin de tout. Dans le livre, c’est pour annoncer qu’il ne lui reste plus que quelques jours à vivre et cela se passe en huis-clos comme la pièce de Jean-Luc Lagarce adaptée par Xavier Dolan, Juste la fin du monde. Quand j’ai appris que ce film se faisait, je ne pouvais plus raconter cette histoire comme ça, donc j’ai commencé à faire entrer le sujet de société du monde agricole dans le film. Le personnage n’est plus un artiste mais un restaurateur parti eu Canada, il est plus commun que dans le roman de Serge Joncour. On est donc aujourd’hui sur une adaptation très très libre, les 100 premières pages du roman ne sont pas dans le film et beaucoup d’éléments ont changé. Mais Serge a énormément aimé le film et y a retrouvé la chaleur, les non-dits, l’isolement présents dans son livre et nous avons même eu le prix de la meilleure adaptation au Festival du Croisic !

Comment s’est construit le casting du film ? Avez-vous écrit avec des visages en tête ?

Jessica Palud : Je n’avais pas du tout d’acteurs en tête, je n’aime pas écrire avec des gens en tête. Ils ont tous passé un casting et j’ai rencontré plusieurs comédiennes, plusieurs acteurs. C’est la partie la plus difficile pour moi car c’est le moment où le choix peut faire qu’on rate son film. Il ne faut pas se laisser avoir sur des trucs de financement notamment. Et Niels que je connaissais peu n’avait pas beaucoup jouer de rôles aussi naturalistes, avec si peu de dialogues et une vraie présence physique, avec quelque chose de beaucoup plus animal que, par exemple, dans Les Amours imaginaires. Il devait être beau différemment, plus abîmé. Il a le mystère nécessaire pour jouer ce genre de personnage, il dégage une émotion très forte et, en même temps, quelque chose de solaire, de lumineux. Adèle était la dernière comédienne que j’ai rencontrée et cela a été un coup de foudre car elle est pour moi très proche de Mona. Elle est le personnage, c’est une jeune mère dans la vie aussi, et je pense que je l’ai eu pour ce rôle au bon moment. Elle commence à passer à des rôles de femmes plus adultes. Le casting, c’est aussi l’art de choisir des gens au bon moment de leur vie. Pour l’enfant, j’ai vu une centaine de gamins en casting sauvage ou par agence. Roman Coustère Hachez, on l’a repéré dans la rue, il n’a jamais eu le texte mais je lui expliquais tous les jours la situation. Il n’avait que 5 ans et demi et on tournait 20 minutes maximum par jour et il était extrêmement caractériel, ce qui m’a plu ! Mais on a eu un tournage de 4 semaines seulement ce qui a été intense.

Dans quel univers de cinéma vous situez-vous ? On pense parfois à Pialat, à Téchiné. Aviez-vous des références de cet ordre en tête ?

Jessica Palud : Maurice Pialat a toujours été une référence. Mais c’est toujours compliqué pour un réalisateur de dire dans quel territoire de cinéma on se situe. On est là vraiment dans un cinéma intimiste. Et beaucoup de gens me parlent effectivement de Pialat ce qui est un immense compliment ! Et Téchiné, cela fait aussi deux, trois fois qu’on l’évoque alors que je connais moins son cinéma, mais tout cela est très flatteur. Je pense que les références sont toujours de l’ordre de l’inconscient. Mon prochain film sera plus gros, plus large, demande plus de moyens mais on retrouvera ce côté intimiste, je crois qu’on fait toujours un peu différemment le même film !

Quel est le sujet du prochain film ?

Jessica Palud : J’ai deux films en production. Le premier est une idée originale et il est quasi bouclé pour partir en financement très bientôt et je travaille aussi sur l’adaptation de “Tu t’appelais Marie Schneider“, le livre de Vanessa Schneider, sur la comédienne du Dernier Tango à Paris. Je vais le faire sur 15 ans, de 15 à 30 ans, et c’est en train de s’écrire.