La meilleure façon de marcher de Claude Miller (1976)

Crédit : Splendor Films

Mettre un pied devant l’autre

Regarder la première œuvre d’un grand réalisateur s’avère toujours une expérience singulière, tant l’auteur y révèle généralement des éléments personnels particuliers. La meilleure façon de marcher ne fait pas exception à la règle. Après avoir assisté des metteurs en scène d’envergure – Marcel Carné (Trois chambres à Manhattan 1965), Robert Bresson (Au hasard Balthazar 1965), Michel Deville (Martin soldat 1966) et Jean-Luc Godard pour Week-end en 1967 -, Claude Miller devient directeur de production pour François Truffaut (notamment Deux anglaises et le continent 1971), et passe simultanément derrière la caméra pour dévoiler trois courts-métrages, avant de se lancer dans l’aventure de son premier long métrage. La genèse de se projet se nourrit d’une colère profonde du réalisateur contre l’intolérance constatée dans son cercle proche (racisme, homophobie). La lecture d’un entretien du cinéaste Ingmar Bergman où il évoque l’humiliation « que l’on subit durant l’enfance et qui vous poursuit toute votre vie » va finir de le convaincre de produire sa première fiction pour dénoncer ces agissements : « Tout est parti d’une interview d’Ingmar Bergman dans laquelle, il parle des humiliations (…). Je me suis souvenu d’une colonie de vacances où j’avais eu le sentiment d’être humilié. J’ai bien compris Bergman, et l’idée du film s’est imposée à moi…» confirme Claude Miller lors de la sortie du long métrage.

François Truffaut, fan du film

Stimulé par ce terreau créatif, accompagné par son coscénariste Luc Béraud, l’auteur se plonge dans ses souvenirs de jeunesse et rédige un scénario original transgressif. Le tournage se déroule pendant l’été 1975, à Cellule (ancienne commune du Puy-de-Dôme) dans l’ancien séminaire des frères du Saint-Esprit. Le budget ainsi que l’équipe technique reste modeste mais compte néanmoins en chef opérateur Bruno Nuytten (récompensé en 1977 pour ce film par le César de la meilleure photographie), l’acteur Patrick Dewaere qui vient de se faire un nom grâce au film Les Valseuses (1974) de Bertrand Blier, de jeunes débutants Patrick Bouchitey et Michel Blanc (suggéré par Patrick Dewaere), bien encadrés par l’expérimenté Claude Pieplu, la lumineuse Christine Pascal et les enfants de « L’Atelier » de Saint-Saturnin. La Meilleure façon de marcher sort en salles le 3 mars 1976, et reçoit d’emblée des éloges critiques unanimes, notamment de François Truffaut : « C’est un film clair et simple d’une violence intérieure. La seule qui me touche (…). Le tour de force de Claude Miller – nous présenter des personnages forts dans des situations fortes ». L’intrigue est simple et efficace. L’été 1960. Marc (Patrick Dewaere) et Philippe (Patrick Bouchitey) sont deux moniteurs de colonie de vacances en Auvergne, que tout semble opposer. Le premier, fanfaron et viril, propose aux enfants des activités sportives avec une certaine vigueur, le second, introverti et sensible, s’occupe avec pédagogie et douceur de préparer un spectacle lors d’ateliers théâtre. À la suite d’une coupure d’électricité occasionnée par un violent orage, Marc pénètre dans la chambre de Philippe pour lui demander des bougies et découvre ce dernier travesti en femme, en train de se maquiller.

Drôle et dérangeant

À partir de cette découverte un jeu sadique du chat et de la souris va s’instaurer entre les deux hommes troublés, l’un comme l’autre, par ce secret intime qui les lie de façon particulière. La comptine qui sert de titre au long métrage et chantée régulièrement pendant le film illustre parfaitement la veine narrative tragicomique qui va irriguer toute la relation des individus. Sous la forme d’un récit autobiographique, d’une fable illustrée et d’un affrontement psychologique la mise en scène précise de Claude Miller ausculte de manière intelligente, drôle et dérangeante, les mécanismes qui engendrent le rejet des différences de l’autre, aussi bien dans le royaume de l’enfance que dans le monde des adultes. L’auteur livre un drame gai en pleine vacances estivales, dans un lieu où seule la joie devrait régner, mais insidieusement la cruauté voit le jour dans cet établissement devenant de plus en plus oppressant, gangréné par le climat de tension qui s’instaure entre Marc l’homme viril bousculé dans ces certitudes morales, et Philippe plus fragile et en quête d’identité sexuelle. Une vénéneuse valse des corps s’engage entre le dominant et le dominé, dans l’arène de cette colonie de vacances patriarcale (dirigée par l’impeccable Claude Piéplu soucieux de l’ordre), où par exemple les garçons doivent chaque soir se coucher du côté droit pour ne pas être tenter de succomber aux plaisirs solitaires (la plupart des enfants étant droitiers), pendant que les confrontations deviennent de plus en plus rudes, jusqu’à la danse finale où le rapport de force va violemment s’inverser. Cette dénonciation audacieuse de l’homophobie détonne, puisque à l’époque, la Nouvelle Vague était relativement peu encline à traiter de l’homosexualité au cinéma. Claude Miller réussit le tour de force de bousculer les normes avec pudeur (malgré un happy end maladroit) et une écriture qui évoque avec tendresse et acuité parallèlement les troubles et les incertitudes de l’adolescence, ainsi que le déni du monde adulte quant au droit à l’autre d’être différent de vous. Ce long métrage drôle et grinçant trouve aussi toute sa puissance dans les interprétations du charismatique Patrick Dewaere (dans l’un de ses rôles les plus marquants), du jeune Michel Blanc, et surtout de la véritable révélation du film, le touchant Patrick Bouchitey. À l’occasion de sa superbe restauration en 4K par les Laboratoires Eclair à l’initiative de LCJ Éditions et Productions et distribué par Splendor films, la meilleure façon de redécouvrir à quel point cette réflexion critique de 1976 trouve malheureusement encore écho de nos jours, ne serait-elle pas de courir le voir en salles à partir du 6 mars 2019 ?