Le “female gaze” selon Iris Brey en 5 films

Le Regard féminin, sorti au début du mois tente de théoriser le champ d’application du « female gaze » et enrichit au passage la démarche critique d’une grille supplémentaire de lecture et d’analyse. Auteure de cet essai mais également journaliste et universitaire, Iris Brey a accepté pour FrenchMania d’établir la liste de ses films « regard féminin » préférés dans le champ des cinématographies françaises et francophones.

Iris Brey par Patrice Normand / Editions de l’Olivier

1 – Jeanne Dielman, 23, Quai Du Commerce, 1080 Bruxelles de Chantal Akerman

Je ne comprends pas pourquoi si peu de gens connaissent Chantal Akerman qui est pour moi la plus grande cinéaste ! Il faut absolument la remettre au centre de notre patrimoine ou matrimoine cinématographique. Jeanne Dielman, c’est vraiment une expérience de cinéma parce qu’on suit une mère qui fait des passes pour arrondir ses fins de mois. Elle se prostitue mais c’est son quotidien de femme au foyer qui est filmé. Chantal Akerman nous fait ressentir ce qu’est le temps qui passe dans le quotidien d’une femme et c’est un geste de cinéma à la fois radical, expérimental mais aussi extrêmement poétique qui nous interroge sur la place des femmes dans notre société, sur le désir féminin et sur les rapports hommes-femmes. C’est sublime ! C’est le genre de film qu’on voit une fois et dont on se souvient à vie, et on n’épluche plus jamais ses pommes de terre de la même manière.

2 – Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma

C’est la première fois qu’on filme le désir féminin à égalité, c’est un film qui à la fois pose des questions profondes sur les rapports hommes-femmes mais qui n’en parle qu’à travers le désir. Ce film redéfinit la manière dont on pense à l’amour et qi nous montre un nouveau modèle. C’est une histoire qui n’a pas existé jusqu’à maintenant. C’est un film qui brise le cœur et donne de l’espoir en même temps. Et c’est un film qui nous raconte ce qu’est le female gaze au sein du film et qui en plus le met en place. Céline Sciamma renouvelle tout un champ esthétique et politique et c’est une très très grande histoire d’amour ! 

3 – Madame a ses envies d’Alice Guy

Alice Guy est une cinéaste oubliée alors qu’elle est aussi importante que les frères Lumière ! C’est une pionnière qui est morte dans l’oubli et c’est très triste. Elle a voulu dans tous ses films réfléchir à ce qu’est l’expérience féminine, elle met des héroïnes en scène tout de suite, et c’est aussi la première à réfléchir à la question de la narration au cinéma. Quand les frères Lumière sont dans le documentaire, elle se dit que le cinéma est là pour raconter aussi de la fiction, c’est elle la mère du cinéma ! C’est elle qui, dans ce film, décide d’utiliser pour la première fois le gros plan dans un but dramatique : une femme enceinte qui a des envies de mettre des objets phalliques dans sa bouche, c’est quelque chose qu’on ne pourrait pas voir en France en 2020 ! En 1907, elle fait également un film qui s’appelle Les Conséquences du féminisme qui est plus évolué que tous les films qui se revendiquent féministes aujourd’hui. Elle a inventé la mise en scène et il faudrait que son nom soit sur des monuments, dans des rues.

4 – Sibyl de Justine Triet

C’est un film incroyable qui raconte, pour moi, la psyché d’une femme et ses méandres avec un montage audacieux. Dans la filmographie de Justine Triet, on retrouve des personnages féminins qu’on voit rarement sur nos écrans et qui nous montrent que ce n’est pas lisse et que c’est compliqué d’être une femme. Il y a un vrai geste esthétique pour refléter ce chaos à l’écran et Virginie Efira est géniale !

5 – Y’a qu’a pas baiser de Carole Roussopoulos

J’aurais bien voulu mettre un homme dans ce top, il y aurait bien Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez mais en cinquième je mettrais ce film documentaire sur l’avortement qui très peu connu et qui est réalisé par Carole Roussopoulos. Elle faisait des documentaires féministes assez radicaux et là, elle nous montre un avortement, c’est un film que j’ai découvert lors d’une exposition sur Delphine Seyrig à Lille. Je me suis assise et au début je pensais voir un document sur un examen gynécologique avant de comprendre que je regardais un avortement. Cela nous raconte une expérience féminine, on entend la voix de la femme qui est en train d’être avortée, on voit les gestes de la femme qui le pratique. Je me suis dit que ça c’était vraiment des images manquantes et très importantes. Le “female gaze” peut aussi se trouver dans le documentaire. On aurait d’ailleurs pu citer Varda. Il y avait aussi un film comme Simone Barbès ou la vertu de Marie-Claude Treilhou …

Le Regard féminin par Iris Brey, Editions de l’Olivier, collection Les Feux – 252 pages – 16€