Le Redoutable de Michel Hazanavicius

Ainsi va la vie

Monsieur et Madame Nous ont eu une fille, ils l’ont appelée Marion – Marion Nous ? – Oui mon amour, marions-nous“. Cet échange entre Jean-Luc/Garrel et Anne/Martin résume à lui seul l’ambition romantique du Redoutable : marier les contraires. Trois dimensions à ces unions. D’abord celle de Michel Hazanavicius, réalisateur du très populaire Oss 117 et Louis Garrel, l’enfant chéri du cinéma indépendant. Ensuite, celle d’Anne, actrice souriante d’à peine 20 ans, et de Godard, plus schnock que vieux. Enfin, celle de deux cinéma : celui de l’action et celui de la répétition. Nous sommes en 1968 et Godard ne veut plus être “Godard”. Le public lui réclame encore et toujours les mêmes films (A bout de souffle ou Le Mépris) alors qu’il s’apprête à sortir La Chinoise, qu’il considère comme un film bien plus important que ses précédents. Cette année-là pourtant, La Chinoise est assassiné par la critique. Hazanivicius connaît bien le phénomène, lui qui a connu le succès avec ses comédies La Classe Américaine et les deux OSS, la consécration avec The Artist, et l’humiliation avec The Search, conspué à Cannes en 2014. C’est donc un cinéaste prisonnier de son propre cinéma (on ne veut de lui que des comédies potaches) qui s’empare de la figure d’un autre cinéaste, lui aussi prisonnier de son image publique, victime de son propre système de création au moment où le film choisit de dérouler son action. Mise en abîme, fiction dans la réalité, réalité dans la fiction, le détournement est total. Mais tout ça n’est qu’un jeu. Garrel joue Godard plutôt qu’il ne cherche à l’imiter, Martin ne ressemble pas vraiment à Anne Wiazemsky (dont le livre est ici adapté) et c’est tant mieux. Car si les personnages s’appellent bien Jean-Luc Godard et Anne Wiazemsky, ce sont des personnages, et Hazanavicius l’a bien compris. Ces deux personnages donc sont mis en situation, en couple, et entre eux, la révolution. Celle que Godard veut faire, tandis qu’Anne préférerait faire l’amour. “C’est Anne qui a choisi de vous livrer cette histoire” nous dit Godard alors qu’à l’écran c’est elle qu’on découvre, les cheveux au carré, un pull jaune. La caméra pose sur Anne un regard amoureux. C’est le début d’une idylle entre une actrice et un réalisateur (écho, écho). Puis ça se gâte. L’échec de La Chinoise, l’irascibilité de Godard, la place qu’occupe les manif’ dans son quotidien, Cannes mis à l’arrêt, les débordements en amphi lors de réunions étudiantes. Anne a perdu le regard de l’homme qu’elle aimait. Ainsi va la vie. Comédie qui joue du majeur et du mineur, Le Redoutable fait rimer fantaisie historico-politique et scènes de la vie conjugale. Drôle, émouvant et malicieux. Au cinéma, et cætera.

Réalisé par Michel Hazanavicius, avec Louis Garrel, Stacy Martin, Bérénice Béjo, Micha Lescot … Durée : 1h47 – FRANCE.