Les conversations secrètes de FrenchMania : Thierry de Peretti et Nadav Lapid (1/3)

C’est à Paris que j’ai découvert le cinéma, la grandeur que les films peuvent avoir et leur importance – Nadav Lapid

Le premier est Corse et son deuxième film, Une Vie violente est en salles depuis le mois d’août, le second est Israélien, francophile, et prépare son prochain long métrage (Synonymes) dans la capitale – l’action du Policier et de L’Institutrice, ses précédents films, se déroulait en Israël. Ils connaissent bien l’un et l’autre la Semaine de la Critique et leur cinéma ont des terminaisons nerveuses communes. FrenchMania a réuni Thierry de Peretti et Nadav Lapid pour parler à bâtons rompus de leur façon de faire et de voir le cinéma. Conversation inédite en trois parties.

Part. 1 – Partir pour se redéfinir

 

Thierry de Peretti  : Où en es-tu de la préparation de ton prochain film ?

Nadav Lapid : J’ai fait les repérages, et on vient d’annoncer le casting, d’ailleurs l’information a déjà été reprise par Les Inrocks (rires). Là, je suis en train de travailler sur le découpage, c’est ce que je préfère, un régal pour moi. Le tournage commence le 6 novembre prochain.

Thierry de Peretti : Et ton équipe est française ?

Nadav Lapid : Toute l’équipe est française, à part le chef opérateur.

Thierry de Peretti : Pourquoi as-tu choisi de tourner à Paris ?

Nadav Lapid : Après Le Policier et L’Institutrice, j’ai été contacté par certains producteurs français, mais en réalité, ce n’est pas vraiment la cause première. Quand j’avais un peu moins de 23 ans, j’ai débarqué à Paris, sans parler français, sans bagages, et sans connaître personne. J’étais dans un état d’esprit à l’époque qui ressemble beaucoup à ce que le film raconte. Je ne savais pas encore que j’allais faire des films, j’étais plutôt du côté de la littérature et de la philosophie. J’ai passé deux années assez étranges à Paris, mais certainement fondatrices. J’ai longtemps pris des notes, sans savoir encore quel allait être leur usage artistique. Mais j’avais la nécessité d’écrire ce qui se passait. Ce n’était pas toujours des notes, parfois il y avait des choses très concrètes, des ressentis, des anecdotes. Puis, c’est à Paris que j’ai découvert le cinéma, la grandeur que les films peuvent avoir et leur importance. Au moment où les producteurs français m’ont donc contacté, j’ai repris mes notes. Je n’avais pas le courage de tourner ce troisième long métrage en Israël, pas le désir non plus. C’est un film super personnel, qui finalement mature depuis longtemps dans mon esprit.

Thierry de Peretti : Le film se déroulera sur quelle période ? Celle de tes 20 ans à Paris ?

Nadav Lapid : C’est une histoire au présent, une histoire contemporaine. A 21 ans et des poussières, je finissais mon service militaire et pendant une année, j’ai fait des études de philosophie à Tel Aviv et écrit pour quelques revues très branchées dont une qui était dirigée par Ari Folman (le réalisateur de Valse avec Bachir et Le Congrès, Ndlr). J’écrivais sur le football et la culture. J’ai complétement occulté ce qui m’était arrivé à l’armée. Je faisais beaucoup la fête, la vie était fantastique. Puis un jour, j’ai eu, comme Jeanne d’Arc, un genre d’illumination, comme si une voix divine me disait “casse-toi d’ici et ne reviens jamais”. Je crois qu’il fallait que je me sauve dans tous les sens du terme. Je devais choisir où partir. C’était plus que partir d’ailleurs, je devais choisir le pays où j’allais construire le reste de la vie. J’ai toujours eu un lien avec la France, via mes parents notamment qui m’y ont emmené quand j’étais jeune, et puis j’ai toujours eu une profonde admiration pour Napoléon Bonaparte ! Grande admiration… Il y a une fête en Israël où les enfants se déguisent et moi, chaque année, je me déguisais en Napoléon alors que le concept était évidemment de changer de déguisement chaque année. Ça me fait penser à une anecdote marrante, j’avais huit ans et nous étions à Londres avec mes parents au musée de cire Madame Tussauds. J’ai vu la statue de Nelson, ennemi de Napoléon, et j’ai essayé de l’attaquer ! J’étais déjà une sorte d’extrémiste bonapartiste (rires). Bref, tout ça pour dire que finalement, j’ai opté pour Paris, malgré la barrière de la langue. J’ai atterri à Charles de Gaulle, je n’avais aucun papier, aucun cadre, rien. Pendant ces deux années, j’ai arrêté de parler hébreu. Même quand je croisais des Israéliens, je parlais anglais ou français, mais je ne voulais plus un mot d’hébreu dans ma bouche. C’était comme un déni, comme un refus. Il fallait que je me détache de mon identité israélienne brutalement, crûment. Et toi, qu’as-tu ressenti lorsque tu as quitté la Corse ?

Au départ, je voulais être acteur, et j’ai compris plus tard que j’avais mis du temps à trouver ma voix, ma vraie voix, pas celle qu’on se fabrique pour réfuter son accent – Thierry de Peretti

Thierry de Peretti : Déjà, ce n’est pas tout à fait le même rapport de distance géographique, et puis il n’y avait pas ce problème de langue. Mais quand je suis arrivé à Paris, j’avais un accent corse assez prononcé, et j’ai très vite cherché à m’en débarrasser parce que je sentais de la part des gens une certaine condescendance. Ça me distinguait tout de suite, ça m’embarrassait, et je n’avais plus envie de parler de la Corse. Donc je l’ai perdu en 3-4 jours, radicalement. Ça passe par de l’imitation en réalité, on copie l’accent de son voisin. Au départ, je voulais être acteur, et j’ai compris plus tard que j’avais mis du temps à trouver ma voix, ma vraie voix, pas celle qu’on se fabrique pour réfuter son accent. La synchronisation entre mon jeu et ma voix n’a pas été évidente. La sensation que tu as décrite liée au besoin de partir, je l’ai eu aussi, mais dernièrement, à cause d’Une Vie violente. C’est comme si je faisais des films pour donner du sens à mon exil, créer comme une forme d’impossibilité de retour.

Nadav Lapid : Oui, je partage tout à fait ça. A l’époque, je n’avais pas les bons outils pour faire les analyses, c’est le temps et l’expérience qui m’ont permis de mieux comprendre certaines choses. Aujourd’hui, c’est évident pour moi que le déni d’Israël était lié à mon service militaire.

Thierry de Peretti : Ça a été une expérience difficile ?

Nadav Lapid : On pourrait dire traumatique, même si je n’ai pas vu ni commis le pire. J’étais un bon soldat, parce que je voulais être un bon soldat. Sur le champ de bataille, j’étais obligé de renier certains aspects de moi-même. La sensibilité par exemple, au profit de la dureté. Quand tu fais ça pendant 3 ans et demi, ça a forcément des conséquences, ça laisse des séquelles. C’est comme un rocher qui s’installerait à l’intérieur de toi. Comme si ça t’habitait. A Paris, c’était tout à l’opposé, et j’ai haï mon pays. J’avais une rage folle envers Israël. Et en même temps, bizarrement, j’avais fait de ma vie ailleurs une vie militaire. J’avais une routine particulière parce que j’étais super pauvre, et je devais compter mes sous pour manger, alors je mangeais toujours le même repas pas cher. C’est mon instinct de survie qui a engendré ces fonctionnements paramilitaires je pense. D’un côté j’étais très libre, et d’un autre côté, j’étais assujetti à la routine. Cette période m’a construit.

Thierry de Peretti : L’expérience de l’armée, l’expérience du militaire, de la violence… Est-ce que, quand tu étais à Paris, tu t’es retrouvé dans des situations où le bon soldat en toi réapparaissait ?

Nadav Lapid : J’ai cumulé plusieurs boulots à Paris, mais l’un d’entre-eux était garde du corps, métier qui a à voir de près avec le fonctionnement du soldat, puis on était armé. Alors oui… Aujourd’hui, je regarde Paris comme une ville très violente. Mais à l’époque, je me baladais partout, sans peur, très sûr de moi, même si c’était la jungle urbaine.

Thierry de Peretti : Je pense que c’est plus une ville agressive que violente. J’ai habité quelques temps à Atlanta, j’y faisais la mise en scène d’une pièce de théâtre, et tu sais, c’est un peu comme Los Angeles, c’est une ville circulaire où la violence peut venir de nulle part. Le danger est ambulant. A Paris, je remarque aussi que c’est une question de génération. Quand je suis avec des garçons de 20 ans dans Paris, il arrive toujours des histoires incroyables.

Nadav Lapid : Oui, la jeunesse provoque l’action. Quand j’avais 20 ans, je n’avais pas tous les codes. Et j’inquiétais les gens parce que je les regardais tout le temps dans les yeux, comme un fou. J’habitais un temps dans un immeuble moderne assez moche où il y avait deux ascenseurs et un type qui ne voulait jamais monter dans le même ascenseur que moi. C’était pathétique et drôle. Parfois on dégage des choses qu’on ne perçoit pas, et c’est le regard des autres qui nous renseigne sur certains aspects de soi.

A suivre …

Propos recueillis par Ava Cahen & Franck Finance-Madureira

 

Filmographies (longs métrages en tant que réalisateur)

Thierry de Peretti :

2013 – Les Apaches

2017 – Une Vie violente

Nadav Lapid :

2011 – Le Policier

2014 – L’Institutrice