Les conversations secrètes de FrenchMania : Thierry de Peretti & Nadav Lapid (2/3)

Suite de la conversation entre les réalisateurs Thierry de Peretti et Nadav Lapid.

La poésie a pour moi un caractère très intime – Nadav Lapid

Part 2 – La place de la poésie dans une société violente

Thierry de Peretti : En Corse, la nature dégage une force incroyable, elle est omniprésente, parfois oppressante, et je pense que c’est elle qui prend la place du poétique. Elle peut être violente aussi, ses mouvements, ses humeurs, ses bruits, c’est presque de l’ordre du surnaturel. La nature dégage des ondes sensuelles, même sexuelles, je dirais. La société corse est très corsetée, et justement, peu de choses s’y expriment. Il y a des écoles d’art, mais il faudrait autre chose, je ne sais pas, des centres de méditation expérimentale par exemple. Tu arrivais à écrire des poèmes lorsque tu étais soldat ?

Nadav Lapid : Non parce que pendant le service militaire la stupidité est la bienvenue, c’est presque une alliée. Le niveau de tes pensées et réflexion est tellement bas… La poésie n’y survit pas, ou sous la forme d’un haïku au mieux. Dans mon cas, c’est surtout ce qui se passe après qui est intéressant. Le revirement de situation qui s’est opéré inconsciemment : quitter un milieu où règne la stupidité, l’armée, pour une fac de philo où les idées sont la base de tout puis les rédactions de journaux intello. A ce moment-là, tu es dans une sorte de rupture folle avec toi-même, liée à un déracinement, parce que c’est comme si tu avais vécu un truc, que tu n’en parlais plus, et cette déchirure s’installe et te prive de mots et de poésie. Ils deviennent des recours impossibles. Je crois que dans L’Institutrice, ce que je voulais dire métaphoriquement, c’est que la place et l’âge pour écrire de la poésie sont restreints. L’instant où tu peux écrire de la poésie, selon moi, passe vite.

Thierry de Peretti : Oui, dans ton film, c’est la poésie dans ce qu’il y a de plus rimbaldien. J’ai lu que les poèmes du film sont des poèmes que tu as donc écrits enfant, c’est miraculeux.

Nadav Lapid : Oui. Puisqu’on parle de L’Institutrice, je vais te raconter une anecdote marrante. J’étais à New York il y a quelques semaines parce que figure-toi qu’un remake américain du film se prépare. Le tournage vient de se terminer. Il y a Maggie Gyllenhaal et Gael Garcia Bernal dans les rôles principaux. J’ai été invité sur le plateau et j’ai assisté à une scène où Gael Garcia Bernal lit quelques poèmes. Les mots n’ont pas changé, mais une autre langue s’en est emparée, ce qui est touchant et troublant. Je dis ça parce que la poésie a pour moi un caractère très intime. Je ne sais pas, tu as 4 ans et demi, tu dis quelques mots, et plus tard plein de monde s’en empare, en l’occurrence ici un comédien que tu ne connais pas  personnellement et qui dit des pensées intimes, des mots qui viennent de ta tête. C’est puissant, mais aussi déplacé, parfois drôle. Le cinéma c’est un peu ça :  comment l’intime n’est plus intime, parce que tu le partages avec d’autres. Ce passage entre l’intime et le public, c’est très bizarre.

Thierry de Peretti : Mais du coup, c’est aussi une expérience du temps parce que ça doit te replonger dans le passé ou des souvenirs intenses… Je me souviens qu’à l’âge qu’a le petit garçon dans L’Institutrice, je passais mon temps à mémoriser les instants où il ne se passait rien. Et je me forçais, je me disais “ce moment là, faut que je m’en souvienne”. Ces moments n’avaient rien d’exceptionnel, ils étaient gratuitement décidés, arbitrairement. Et ces souvenirs circulent encore en moi. J’imagine que cette circulation est pour toi complexe, ces souvenirs qui appartiennent à un temps donné mais qui voyagent ailleurs et réactivent des états.

Nadav Lapid : Je ne veux pas faire de l’auto-psychologie, mais pour moi l’expérience de la poésie du coup s’est soldée par un échec et m’a laissé un goût amer. J’ai tout arrêté. Je ne suis plus capable d’écrire de la poésie. Je ne sais plus comment faire. La poésie, c’est un mode de pensée qui a disparu de mon esprit après l’enfance. J’étais invité un jour sur une émission radio avec une poétesse israélienne et elle avait une sorte de théorie, c’est, qu’à la naissance, tu reçois des dons et que si tu les refuses, consciemment ou inconsciemment, tu les perds.

Thierry de Peretti : Mais avec L’Institutrice, tu ressuscites tes poèmes, c’est fort. Tu convoques dans le film ce qu’il y a de plus brûlant dans la poésie, il y a une sorte de constellation de sens qui s’ouvre …

Nadav Lapid : L’idée, je crois, mais je n’en étais pas conscient à l’époque, c’était de faire un film sur la poésie comme si la poésie était un acte existentiel basique comme dormir, manger, faire l’amour. La poésie comme un acte de la vie, mais pas comme un acte qu’on produit. En parlant d’action Thierry, je voulais savoir si tu avais été dans des groupes aux méthodes violentes pendant ton adolescence…

Thierry de Peretti : Non, non. J’étais un peu comme le personnage de Stéphane au début d’Une vie violente. J’avais des amis très engagés politiquement qui, entraînés par leurs pulsions de jeunesse, voulaient de l’action, des premières actions mêmes, comme poser des bombes. Je me souviens, je devais être en 6ème ou 5ème, et je provoquais déjà beaucoup de mes professeurs car j’étais contre la forme dictatoriale du nationalisme. Je ne comprenais pas qu’on impose de parler en corse par exemple. Je n’ai jamais été dans la fascination de la violence ni celle du nationalisme, celui qui, en tout cas, tend à te priver de ta liberté. Quand on voit les choses de l’intérieur, quand tu vois les morts, les abus, ce qu’il peut y avoir de sombre et de très peu exaltant dans tout ça, ça te marque. Les jeunes nationalistes dans les années 70-80 portaient les cheveux longs et des bleus de Chine, ils étaient sveltes et leur image avait quelque chose de profondément romantique, d’attirant presque. Dans les années 90, les corps changent, les barbes poussent sur tous les visages, et tout le monde roule en 4×4. Les nationalistes sont passés, même physiquement, de l’extrême gauche à l’extrême droite.

Le militaire, et ce qui en découle, a toujours pris le pas sur le politique en Corse, il le précède – Thierry de Peretti

Nadav Lapid : J’avais l’impression que la caméra dans ton film faisait pourtant les louanges de ces héros-là. Ils sont très beaux, ils prennent tous merveilleusement bien la lumière… Comme s’il y avait tout de même une forme de fascination, et la caméra ne ment pas à ce niveau-là.

Thierry de Peretti : Il y a peut-être comme une dette de ma part, une manière, à travers le cinéma, d’accéder à cette lutte là, comme s’il y avait la possibilité que ce combat politique puisse accéder à une sorte de dignité cinématographique. Le personnage principal, à un moment donné dans le film, lit un texte de Frantz Fanon et je me suis toujours dit que si les leaders nationalistes avaient un jour lu cet auteur, ils auraient accédé à un autre niveau de la lutte, et ils auraient pensé le projet politique en termes d’émancipation, de projet de société plutôt qu’en termes identitaires, ce que je trouve odieux. Les questions identitaires ont pris le pas sur les questions politiques, sociales et émancipatrices. Mais dans le film, il y a aussi la naïveté du personnage principal qui pense qu’il y a à l’intérieur de cette lutte une fraternité avec d’autres luttes. Or, en fait, les leaders ont abandonné ça depuis longtemps. Je montre peut-être que tout ça aurait pu être beau, noble – je ne dis pas que ça ne l’a pas été à un moment. Le nationalisme tel qu’il est montré dans le film, je suis conscient qu’il est plus romanesque, plus valeureux que ce qu’il a été. Dans les années 80, des choses terribles se sont produites, des actions odieuses, des professeurs chassés parce qu’ils n’avaient pas un nom corse, des lettres de menace dans des boîtes aux lettres. Ce sont des histoires qui, enfant, t’impactent et te mettent dans un rapport frontal à la mort. Tu vois les morts, tu entends parler des enlèvements, les règlements de compte, la vengeance. Tout ça pour dire que j’ai peut-être une dette envers ces jeunes qui inspirent le personnage de Stéphane, envers cette jeunesse nationaliste et anti État français.

Nadav Lapid : Mais c’est peut-être aussi un sentiment “anti toi-même” à l’âge de 16 ans, non ?

Thierry de Peretti : Peut-être. Avec ce film, je suis arrivé à toucher du doigt un certain nombre de contradictions. “Je suis ça, mais je ne veux plus être ça, je veux être ça”, tu vois ce que je veux dire ? Aujourd’hui, je ne fais pas de politique, je fais du cinéma et du théâtre, et les luttes sont aussi intérieures, connectées à d’autres matières.

Nadav Lapid : Je me souviens que dans ton film, il y a toutes sortes de scènes de grands débats dans lesquelles on voit les personnages passer par plusieurs états. On lit leur colère mais on perçoit aussi quelques fragilités chez eux.

Thierry de Peretti : Oui, parce que ça nait de la collusion des générations entre elles, elles ne luttent pas de la même manière. Stéphane, c’est quelqu’un de son temps qui pourrait amener de la musique, Fanon, Bourdieu, quelque chose d’ambigu et de sensuel à la lutte, mais en face, il y a des gars qui sont dans un conservatisme total, qui rejetteraient Fanon, qui rejetteraient la pensée. La pensée ne peut pas se libérer si on n’admet pas chez soi une forme de fragilité. Dans ce groupe d’hommes que le héros côtoie, il y a un oubli de la blessure originelle au profit d’un ordre des choses un peu ancestral qui ne supporte pas le moindre apport du monde contemporain ni même du monde féminin. Le militaire, et ce qui en découle, a toujours pris le pas sur le politique en Corse, il le précède.

Nadav Lapid : Mais tu crois à la possibilité d’une lutte poétique ?

Thierry de Peretti : Oui bien sûr.

Nadav Lapid : Et si la poésie gagnait ? Je dis ça parce que, lorsque L’Institutrice est sorti, tout le monde me disait “ah oui, c’est terrible, cette poésie terrassée par son propre pays, sa propre société”. Et je me suis demandé du coup si le poète n’était pas celui qui devait sentir l’angoisse de la botte écrasante de la vulgarité pour être capable de créer, l’angoisse d’être à tout moment chassé de la ville. C’est peut-être là que le poète tire sa puissance.

Thierry de Peretti : Je pense qu’il peut y avoir une poésie qui peut juste célébrer la vie, l’amour et la nature. Mais il n’y a pas d’exemple d’un monde comme ça où les poètes seraient dans la ville sans adversité.

A suivre …

Propos recueillis par Ava Cahen et Franck Finance-Madureira.