Les Frères Sisters de Jacques Audiard

Regarde les cowboys tomber 

Plan d’ensemble. Extérieur nuit. Des hommes s’affrontent dans le noir, des coups de fusils, des éclairs oranges comme le feu, puis un silence de mort. La séquence d’ouverture des Frères Sisters annonce la couleur : le spectacle va visuellement être époustouflant – à la photo, Benoît Debie, chef opérateur de Gaspar Noé et Fabrice du Welz. Réalisateur de films de genre – drames et romances noirs, polars à vif -, Jacques Audiard met en scène, films après films, des héros qui jouent les durs pour cacher leurs blessures intimes, par orgueil ou par sûreté, des hommes psychologiquement et émotionnellement fragiles débarqués dans une société ultra violente et exclusive. Cogner pour survivre. Cogner pour se faire respecter. Les poings ensanglantés sont des motifs récurrents du cinéma d’Audiard (De battre mon cœur, Un Prophète, De Rouille et d’os), l’expression de la fureur des personnages. Après la banlieue donc (Dheepan, Palme d’or 2015), le Far West et sa loi du Talion. Des hommes (les femmes sont la minorité visible), des armes, et plus aucune règle, si ce n’est celle qu’édicte l’argent – l’or plus précisément. Motivés par tout ce qui brille, nos deux héros, les frères Sister, ont choisi de faire carrière dans le crime, comme la plupart des leurs semblables. Marche ou crève, bis repetita. Adaptation du roman éponyme de Patrick DeWitt (paru en 2011), Les Frères Sisters poursuit l’analyse virile et sociale engagée par le cinéma d’Audiard depuis ses débuts. D’un côté, un discours honnête, quoiqu’un peu naïf, sur l’effondrement des utopies, l’impossibilité de construire un monde meilleur à cause de la précipitation et la cupidité des hommes. De l’autre, un regard singulier sur le masculin, et tout ce que le sujet renferme d’équivoque. Si l’on ressert l’intrigue au maximum, le film raconte bien l’histoire de deux frères assassins (Joaquin Phoenix et John C. Reilly) en cheville avec un mercenaire intello nommé John Morris (Jake Gyllenhaal) qui renoncent à leur gagne-pain – Warm (wanted) -, un chimiste pacifiste (Riz Ahmed) qui a trouvé la formule pour les rendre tous riches. Pourquoi tuer alors la poule aux œufs d’or ? Mais au-delà du caractère terre-à-terre de la situation, entrent en jeu des sentiments neufs. Ces hommes, qui tirent et qui tuent sans vergogne, s’arrêtent un instant pour se mettre à dialoguer et, petit à petit, au contact des uns des autres, finir par s’apprivoiser et s’apprécier. Warm – “chaud” en anglais – réussit à calmer les fauves avec de simples idées. Dans les bois, repliés, les quatre protagonistes réussissent à s’extraire, un temps, de ce monde cruel et insensé où l’homme n’est qu’un monstre viril, mercantile et sanguinaire. Révision des modèles. Un début de bromance dans un western – genre qui a façonné les poncifs sur la masculinité – même si la moralité demeure pour vivre heureux vivons cachésLes Frères Sisters nous laisse, certes, béat d’admiration pour le cinéma d’Audiard – de plus en plus précis, de plus en plus ambitieux -, mais aussi, et c’est bien dommage, froid, distant. En jeu, une perte d’intensité émotionnelle massive. Les comédiens sont tous formidables; c’est leurs personnages qui sont ici en cause, manquant d’attrait et de dimension. Ils sont écrasés par le décor, sauvage et grandiose, prisonnier d’un scénario sans accroc mais sans surprise. Co-écrit avec Thomas Bidegain (aux côtés du réalisateur depuis De Rouille et d’os), Les Frères Sisters n’a ni le souffle ni l’intensité espérés. Pas de battements haletants, pas d’exacerbation des sentiments – même pas au contact de la nature environnante, décorative pour les personnages qui n’en tirent pas sa puissance mais qui, au contraire, l’exploitent et la souillent. Reste ce corps masculin qui dans chaque film est mis à l’épreuve du pire, du métal, de l’acide ou du sang. Que le cuir de certains est dur…

Réalisé par Jacques Audiard. Avec Joaquin Phoenix, John C. Reilley, Jake Gyllenhaal, Riz Ahmed… Durée : 1h57. En salles le 19 septembre 2018. COPRODUCTION FRANCE-USA.

Copyright Magali Bragard – UGC Distribution.