Les Misérables de Ladj Ly

Les yeux grands ouverts

Copyright SRAB Films – Rectangle Productions – Lyly films

Court métrage célébré aux Césars en 2017 avant d’être musclé en version longue, Les Misérables capte l’air du temps autant qu’il casse du cliché sur la cité et ses habitants. Comparé après sa projection cannoise à La Haine, le premier long métrage de Ladj Ly, produit par la bande de Kourtrajmé, se distingue pourtant de bien des manières du film de Kassovitz, même si les deux œuvres ont en commun la banlieue pour cadre et la confrontation des forces de l’ordre avec la jeunesse. Ladj Ly n’est pas un observateur extérieur, Montfermeil est un territoire viril et difficile à appréhender qu’il connaît comme sa poche. Et cette bavure policière dont il fait le récit sous forme de fiction, il en a été le témoin en 2008. C’est par conséquent l’engagement du réalisateur, la transmission sans concession de son expérience et son expertise qui mobilise dès les premières images. Un univers presque exclusivement masculin, et une ambiance tendue, pesante; aucune caricature, aucun jugement. Ladj Ly adopte le point de vue des flics et des mômes de la cité qui jouent avec des pistolets à eau, un drone et un lionceau, symbole de l’indocilité et cause des débordements. La caméra est à l’épaule et au poing, elle colle à l’action, aux situations et aux personnages. Les Misérables, contrairement au roman d’Hugo qui se déroule sur plusieurs décennies, nous embarque dans une histoire au temps court, moins de 48 heures dans le quotidien d’une nouvelle recrue de la BAC, longeant de près la réalité et son urgence. De la chronique urbaine à ciel ouvert, on bascule dans un thriller haletant où la violence monte crescendo et les espaces se confinent. Mais ce n’est pas qu’un film d’action. La parole et sa circulation jouent un rôle capital, et c’est bien quand la communication ne passe plus que les esprits s’embrasent. Ce qui fait la force de cette fiction romanesque, c’est sûrement sa capacité de nuances, une capacité qui engage à la réflexion, qui crée un soulèvement profond et durable. Reste ce final dont on ne dira rien hormis qu’il est le véritable moment “choc” de ce premier film, porté par de formidables comédiens, dont l’adresse est faite à ceux qui gouvernent comme à ceux qui sont gouvernés. Vibrant.

Réalisé par Ladj Ly. Avec Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Didier Zonga … Durée : 1H42. En salles le 20 novembre 2019. FRANCE.