Lukas Dhont (Girl) : “C’était très important pour moi d’être très juste dans la représentation de cette jeune fille trans””

Faire un film sur une ado transgenre qui parle avant tout de danse et de relation père-fille, c’est la grande réussite de Girl, premier long métrage impressionnant du jeune réalisateur belge Lukas Dhont. Le jeune danseur Victor Polster y incarne Lara qui vit avec son père et son petit frère. La question du corps est centrale dans Girl. Ce corps vécu comme une contrainte : il faut le maltraiter à l’école de danse, le cacher dans les vestiaires et lors des premiers émois, l’observer pour intégrer les changements liés au processus de transition enclenché. A la fois extrêmement maîtrisé et incarné Girl est un vrai choc. Nous avons rencontré le jeune réalisateur de 26 ans.

Propos recueillis par Franck Finance-Madureira

Tout est parti d’un article lu dans un journal, c’est bien ça ?

Oui, cela a commencé en 2009, j’ai lu un article dans un journal flamand qui parlait d’une jeune fille de 15 ans qui voulait devenir danseuse étoile mais qui était assignée à un corps de garçon. J’avais 18 ans et ma propre identité était assez difficile à vivre, la féminité en moi était problématique. Et, en voyant cet article, en lisant l’histoire de cette fille, je me disais que cette personne était extrêmement courageuse, qu’elle choisissait elle-même de vivre sans se soucier des réactions des autres. C’était une vraie source d’inspiration, personnelle d’abord. Je venais de commencer mes études de cinéma et je me suis dit que si je faisais un film après, je voulais parler d’elle, de son histoire. Et c’était très important de montrer cette fille qui est un exemple pour moi mais aussi un père exemplaire, un père qui supporte son enfant et ne pas aller chercher le conflit dans cette relation, ne pas avoir un père qui questionne l’identité de son enfant. Non, je ne voulais pas ça.

L’intelligence du film, c’est de faire de cette composante identitaire l’un des aspects de ce portrait de jeune fille, pas le sujet du film…

Quand on commence à écrire un scénario, tu cherches à chercher des conflits, du drame, de l’émotion. C’était très difficile à l’écriture mais je me suis dit que je n’allais pas faire ça du tout. Le personnage, Lara, est en conflit dans son propre corps. Je pense que dans beaucoup de films avec des personnages ou homosexuels ou trangenres, on montre avant tout les conflits avec le monde autour et je comprends cela car c’est important de montrer que le monde autour est dur. Mais moi je voulais écrire ce personnage trangenre comme quelqu’un qui pouvait faire des erreurs lui-même sans que cela ne soit uniquement du aux réactions des autres.

Sans dévoiler l’histoire, pouvez-vous nous expliquer la genèse de la fin du film qui est plutôt radicale ?

La fin est assez corporelle. Je voulais aller au plus loin de cet aspect-là. On vit dans une société qui, quand un enfant nait, dit que c’est un garçon ou une fille. La décision est déjà prise pour toi, cela fonctionne pour beaucoup de gens mais pour un grand nombre de personnes cela ne marche pas. La fin pour moi était très importante pour montrer juste ça : que, dans notre société, malheureusement,  le corps et le genre sont liés. Tout le monde considère Lara comme une fille mais elle ne peut pas voir dans son corps qu’elle est vraiment une fille. Elle ne veut pas attendre, elle veut aller plus vite, que la transition se fasse maintenant ! C’est la plus grande erreur qu’elle fait car elle-même lie son corps et son genre. Lara c’est un personnage qui fait des erreurs pour devenir femme et pour moi c’est important, même si c’est dur et radical. Je trouvais personnellement, en tant que réalisateur, cette fin nécessaire.

Quelles questions se sont posées à vous au moment du casting ?

D’abord je voulais une jeune fille trans, j’ai parlé pendant l’écriture avec beaucoup de jeunes trans. La fille dont je me suis inspiré pour le personnage, Nora, est également devenue une amie très proche, elle était même avec moi dans la salle pour la projection. C’était très important pour moi d’être très juste dans la représentation de cette jeune fille trans comme sur l’aspect médical. J’ai senti que filmer des jeunes trans à cet âge, c’était très compliqué parce qu’elles ont une aversion pour leur corps et qu’un film, c’est un médium qui reste. Je ne voulais pas prendre la responsabilité de montrer quelqu’un de cette façon là si cela peut s’avérer douloureux de revoir ce “document” après la transition. J’ai vu qu’il y avait trop de vulnérabilité en parlant avec des jeunes filles trans au casting. Si j’avais rencontré une jeune trans, danseuse, qui m’avait dit tout de suite “oui je veux le faire”, je n’aurais pas hésité. Il fallait danser, jouer et avoir ce côté androgyne pour qu’on croit au personnage, j’ai vu plus de 500 personnes ! Le casting a été plus long que l’écriture. Et Victor était parfait pour le rôle.

Comment vivez-vous cette sélection cannoise ?

Je suis très ambitieux et ceux qui sont autour de moi également, nous avons tout fait pour que le film soit le plus vu possible. Nous somme très heureux que le film soit dans la sélection officielle du Festival de Cannes. C’est émouvant et nous sommes fiers que ce film soit présenté ici et la réaction dans la salle ont été extrêmement touchante. C’est un cliché mais cette projection a été le plus grand moment de ces 4 ans passés sur ce film ! J’espère que le film va toucher les gens et leur donner envie car je pense que c’est un film important avec un personnage important et il est fait beaucoup d’amour.

Portrait Lukas Dhont : ©Johan Jacobs