Marche ou crève de Margaux Bonhomme, critique et interviews

Marche ou crève

A ma sœur 

Les premières minutes du premier film de Margaux Bonhomme sont presque insoutenables. On découvre une famille bouleversée par la vie au cœur de l’été. Elisa (Diane Rouxel, une fois de plus impeccable) est venue passer l’été avant d’attaquer le lycée. Elle vient travailler dans une exploitation agricole mais également aider son père (Cédric Kahn idéal) à s’occuper de Manon, sa sœur handicapée moteur cérébrale (Jeanne Cohendy, la révélation du film, comédienne inspirée à suivre de près). Manon et son inaptitude aux gestes les plus élémentaires de la vie mobilisent une énergie de chaque instant pour ce père et sa fille alors que la mère a quitté le foyer. Et il faut avoir la force de faire face pour supporter la souffrance engendrée par les râles et les cris. Au fil du film, la distinction se fait entre les plaintes et les éclats de rire, les bruits de Manon apparaissent pour ce qu’ils sont : le langage qu’on apprend à déchiffrer d’une personne qu’on apprend à aimer. Sans prendre de pincettes, Margaux Bonhomme jette le spectateur au milieu de cette famille sans lui permettre de détourner le regard et elle sait ce qu’elle fait. Elle oblige à affronter la différence, à la regarder dans les yeux. Un film sans artifice, frontal et nécessaire. FFM.

3 Questions à Margaux Bonhomme, réalisatrice, et à Diane Rouxel et Jeanne Cohendy, comédiennes de Marche ou crève 

Margaux, comment décide-t-on de faire ce premier film-là ? Et comment s’est posée la question du casting pour incarner le personnage de Manon ?

Margaux Bonhomme : J’avais envie de faire un film et j’ai cherché longtemps ce que je pouvais dire en abordant par curiosité des idées, des thèmes qui ne m’étaient pas proches. Et cela n’avançait pas, je ne parvenais pas à mettre de l’émotion dans ce que j’écrivais. Du coup, je me suis dit que j’allais aborder ce que je connaissais, j’ai puisé dans mon expérience personnelle une émotion très forte que j’ai traversée et dont je voulais parler. Avec Adélaïde Mauvernay, la directrice de casting, on a beaucoup échangé sur le personnage de Manon et comment on allait procéder. J’avais fantasmé de travailler avec une personne handicapée mais, en même temps, je me disais qu’il était aussi possible que ce soit une comédienne. Donc on a travaillé sur les deux pistes et, avec les personnes handicapées, qui étaient très intéressantes, je me suis aperçue que je ne trouverais pas le personnage tel que je le voulais, tel qu’il était écrit dans le scénario. Les actes du personnage de Manon ont des conséquences et nécessitaient quelque chose de précis. Quand Jeanne s’est présentée au casting, j’ai été bluffée car elle dépassait mon fantasme, j’avais imaginé un personnage et la réalité dépassait le fantasme. C’est la première fois que cela m’arrivait et c’est très agréable pour une réalisatrice. J’ai presque tout de suite tout arrêté, on s’est rencontrée plusieurs fois et on a beaucoup parlé du handicap. Au bout de quelques semaines on était vraiment sûres de nous.

Diane Rouxel : On a fait des essais toutes les deux, et cela a bien marché. J’étais sur le projet depuis longtemps. J’étais hyper déstabilisée ! C’est très étrange de jouer face à quelqu’un qui ne répond pas, je me sentais très seule.

Jeanne Cohendy : Après, cela a évolué pendant les répétitions

Margaux : Pendant les premiers essais, Diane ne savait pas du tout ce qui allait se passer et elle a tout de suite réagi en sœur protectrice et cela paraissait d’un coup très fluide et très complémentaire.

Diane : Il a fallu beaucoup répéter ensemble car je ne savais pas comment la porter, il fallait qu’on chorégraphie tout cela, qu’on apprenne à communiquer différemment, que je commente tous mes gestes. J’étais tout le temps celle qui devait relancer le contact. Il fallait que j’interprète ses réactions.

Jeanne : Manon est quelqu’un qui réagit beaucoup à ce qu’elle trouve, à ce qu’on lui donne mais qui ne va pas motiver quelque chose. J’ai eu très très peur quand j’ai vu l’annonce de casting et je me suis même interrogée sur le fait de le passer ou pas. Il y avait très peu d’informations, rien, pas une ligne de synopsis, il était juste précisé que le personnage était handicapé moteur cérébral. Par la suite, j’ai lu le scénario et là, mine de rien, on est rattrapé par l’histoire et on se met à la raconter. Le handicap est presque secondaire, c’est une composition au service du récit.

Diane : On a rencontré la sœur de Margaux.

Jeanne : Cela a été très troublant. Le fait qu’il n’y ait pas de parole la rendait tellement mystérieuse que j’étais perdue. Ce ne sont que des interprétations mais, à chaque fois, je la soupçonnais d’être beaucoup plus intelligente que ce qu’elle laissait paraître. Elle est très étonnante !

Margaux : C’est vrai que Sylvie (la sœur de Margaux NDLR) reconnaissait Jeanne à force de revenir la voir, et il y a eu une communication qui s’est établie de façon assez simple pendant cette année et demie de préparation.

Les premières minutes du film sont presque insoutenables de par l’ignorance et le manque d’habitude du spectateur, et il fallait oser faire ça … 

Margaux : J’avoue que je n’ai absolument pas pensé à ménager le spectateur. Moi ma normalité, comme je suis née après ma sœur, c’était le handicap. C’est seulement quand je suis allée à l’école, vers 3 ans, que j’ai vu que le handicap était un problème. Pour moi, ce n’est pas dingue ce que je montre, c’est tout à fait naturel. Après, ce que je voulais en termes de mise en scène et d’écriture c’était de me dire “Si j’arrivais dans cette famille avec une caméra, qu’est-ce que je dirais ? “. J’avais un souci de réalisme et d’authenticité qui m’a motivée du début à la fin. C’est ce qui donne le côté frontal.

Jeanne : Pour moi ce qui est troublant, c’est qu’on parle d’hyper-réalisme alors que j’ai l’impression d’avoir construit un personnage pas si réaliste que ça, même pas du tout ! Je le redirai toujours, cela reste un personnage de fiction, motivé par un personnage réel. C’était complètement du jeu. Une coach est intervenue en amont, avant les répétitions, qui a aidé très simplement à construire un petit parcours que j’ai reconstruit toute seule, c’est assez rigolo ! On partait des pieds pour arriver à la tête et quand j’ai retravaillé avec les chaussures orthopédiques, je suis partie des yeux, cela me donnait la ligne des mouvements, des bras, des jambes. Mon copain m’emmenait dans les parcs et les gens parfois me disait “Bon courage Madame“.

Margaux : Ce qui était primordial pour Jeanne et moi dans le travail, c’est qu’elle ne cherche pas à mimer ou à singer le handicap mais qu’elle trouve des choses en elle, qu’elle construise. Les mouvements se sont effectivement imprimé dans le corps.

Diane : Et d’ailleurs, c’était différent à chaque prise ! Il fallait que la scène se finisse de la même manière, mais chaque prise était étonnante ! Le fait que je sois déstabilisée par un cri strident qu’on attend pas, un geste brusque, cela a nourri mon jeu et c’est ce qui fait que ça marche bien.

Petite question technique, pourquoi ce choix du format carré ?

Margaux : Oui dès qu’on parle de montagne, on imagine du scope ! Mais je me disais que, justement, la difficulté de tourner en montagne, et j’ai vu plein de films de montagne, c’est que souvent on ne voit pas la montagne parce qu’on est sur une image horizontale et qu’on cadre le comédien. Donc je voulais ce format carré pour que ces montagnes insurmontables qui les dominent soient effectivement toujours au-dessus des personnages et cela me semblait bien fonctionner.

Marche ou crève de Margaux Bonhomme, avec Diane Rouxel, Jeanne Cohendy, Cédric Kahn, Pablo Pauly, … (France) – En salles le 5 décembre 2018

Propos recueillis par Franck Finance-Madureira / Crédits photos : Diane Rouxel et Jeanne Cohendy dans Marche Ou crève – Autoportrait de Margaux Bonhomme / Nour Films