Matt Porterfield (“Sollers Point, Baltimore”) : “Ma cinéphilie doit beaucoup au cinéma français”

Réalisateur américain, Matt Porterfield enseigne le cinéma à la fac de Baltimore. Sa ville natale lui a inspiré l’essentiel de ses films. Sollers Point, en salles le 29 août, clôt sa trilogie en forme de cartographie de la vie des classes ouvrières dans les différents quartiers populaires de Baltimore qui donnent leurs nom aux films (Hamilton, Putty Hill). Trump, les séries télé,  Jim Belushi, le public français, un film en Europe … Rencontre avec un réalisateur qui se définit comme indépendant et régional.

Comment avez-vous créé Keith, le personnage central de Sollers Point ?

Matt Porterfield : En termes de narration, j’aime les choses qui sont entre les lignes et les personnages liminaires, dans un espace de transition et qui luttent contre les circonstances. Tous mes personnages ont ce point commun. Pour Sollers Point, je voulais montrer un homme qui est une victime de son comportement, un peu coincé entre l’adolescent et l’adulte. Cela est renforcé par son séjour en prison de 2 ans. Keith tente de se réajuster avec la liberté dans un monde sans travail, le quartier dans lequel il vit, construit par une industrie de l’acier qui n’existe plus. Cette vieille banlieue n’offre plus aucune opportunité, et encore moins pour ceux de sa génération. Le quartier de Sollers Point regroupe à la fois ceux qu’on appelle les « white trash » et une majorité d’Afro-Américains. Baltimore est une ville très divisée mais de nombreux quartiers sont à l’image de celui-là. Beaucoup de blancs dans le centre et des banlieues mixtes dans lesquelles les noirs sont majoritaires. Ils partagent l’espace, le boulot, la vie de famille et les problèmes du quotidien. Ces lieux m’intéressent vraiment.

Ces quartiers sont également des formes de prison …

MP : Oui, il n’y a pas beaucoup de véritable liberté. Déjà, il n’y pas de mobilité, les transports en commun fonctionnent très mal. A part les petits boulots dans les boutiques du coin, les restaurants, il n’y a rien à faire. Keith est bloqué parce que les jobs existants sont rares et mal payés et que vendre de la drogue reste une option pour gagner sa vie, pour s’en sortir. Ça lui donne plus de mobilité et, finalement, un accès à une forme de liberté.

Vos films constituent un vrai regard sur la société américaine contemporaine mais sans jamais être pontifiant sur les questions sociales …

MP : Je pense que je voulais explorer ici l’impossibilité de se réinsérer après la prison dans la société, mais de façon encore plus forte dans ces quartiers. C’est une réalité malheureusement. Il n’y a pas ou peu de services sociaux aux États-Unis, chacun doit s’en sortir soi-même, c’est un challenge. Beaucoup de blancs dans ces quartiers abandonnés ont voté Trump. Quand on tournait, en pleine campagne, il y avait beaucoup de pancartes de soutien. Les noirs, pour l’essentiel, ont toujours soutenu Obama. Trump connaît les difficultés sociales de ces quartiers mais il a préféré exploiter le ras-le-bol des blancs sans travailler sur le fond. Il n’a aucun intérêt pour la “working class” donc rien ne change. On a terminé le tournage juste avant qu’il soit élu, personne ne s’y attendait …

Quel regard portez-vous sur le cinéma indépendant américain d’aujourd’hui ?

MP : Il y a énormément de choses intéressantes dans ce domaine. Mais il y a surtout beaucoup d’argent et d’énergie créative dans les séries télévisées. Après deux films indépendants, tout le monde veut faire de la télé ! Il y a une liberté de création sur la forme narrative, une audace, ainsi qu’un intérêt fort pour les classes ouvrières notamment et, plus globalement, tous ceux qui ont été sous-représentés par Hollywood. Mais pour moi la télévision marche quand même sur des formules à répéter même si certains cassent les règles comme David Lynch avec la saison 3 de Twin Peaks ou la série Atlanta, c’est ça que je veux voir ou faire à la télévision ! Le cinéma indépendant est peut-être plus guidé par les personnages, ce dont je me sens plus proche. Et puis, il y a des attentes différentes du public pour un film d’1h30 et une série de 12 heures par saison…

Justement quelle était l’ambition formelle sur Sollers Point ?

MP : Je souhaitais conserver une distance objective, j’aime tourner en décors naturels et, pour ce film, la caméra est plus mobile que pour mes précédents, au plus près des personnages et surtout de Keith avec plus de plans américains ou de gros plans. Je voulais que le public se sente plus engagé par le cadre. Et puis le casting a été très important. Je voulais que Keith est en lui une forme de pathos, qu’on voit sa bonté, ses espoirs, son intériorité. On passe quand même 90 minutes avec lui ! Il fallait que le public réagisse face à lui comme les autres personnages du film : qu’on le trouve attirant, aimable, qu’on soit comme sa famille qui l’aime beaucoup. Mc Caul Lombardi avait ce côté vulnérable et voyou. American Honey (film d’Andrea Arnold dans lequel apparaît Lombardi, NDLR) n’était pas encore sorti mais j’ai appris qu’il venait également de Baltimore, il y avait donc une sorte d’évidence. On s’est immédiatement bien entendus et il a très vite compris le personnage de Keith. Il a grandi à moins d’un “mile” de moi, il a tout de suite eu un lien direct avec cette histoire.

Et son père est interprété par Jim Belushi ! Comment cela a-t-il été possible ?

MP : Cela a été une surprise pour moi. Je n’avais pas pensé à lui avant que mon agent n’évoque son nom. Il est très proche de cette classe ouvrière dont il est issu, son père était un immigré albanais et il a grandi dans une banlieue de Chicago. Il a vu mes films précédents et les a beaucoup aimés ! Il comprenait ce que je voulais raconter et les personnages que j’écrivais. L’expérience a été incroyable, il a été très généreux avec les autres comédiens sur ses scènes. C’était fou, il a tellement plus d’expérience que moi ! Il est très créatif, il a plein d’idées donc beaucoup ont été intégrées. Il avait tout le temps des choses à proposer et une patience infinie malgré des conditions de tournage plus difficiles que celles auxquelles il est habitué. Il peut prendre des risques et choisir les rôles qu’il a vraiment envie d’incarner et je pense qu’on l’a rarement vu comme ça.

Sollers Point est une coproduction française, comment cela s’est-il mis en place ?

MP : On a eu la chance de rencontrer Le Bureau et plus particulièrement la productrice Gabrielle Dumon (interview à lire très vite sur FrenchMania, NDLR). Ils ont été très courageux dans cette aventure et ont proposé le film au CNC pour le fonds de soutien “Cinémas du monde” ce qui nous a beaucoup aidé à trouver des fonds aux États-Unis. C’est du “soft money” qu’on devait investir en partie ne France. Et une aide de la Région Ile-De-France nous a permis de finaliser la post-production à Paris, notamment le mixage son. Le Bureau est en charge des ventes internationales du film et nous travaillons ensemble sur mon prochain film qui va se tourner en Europe.

On peut en savoir plus sur ce projet ?

MP : Cela se tournera sans doute en France, en Belgique et en Allemagne. J’avais déjà tourné un court de 30 minutes à Berlin (Take What You Can Carry, 2015, NDLR) et c’était une belle expérience de découvrir et de me confronter à un nouveau lieu, une nouvelle ville. Mon prochain film racontera l’histoire d’un musicien américain qui vient en tournée en Europe et est accompagné de son fils de 10 ans qui a grandi avec sa mère à Paris et qu’il n’a pas beaucoup vu… Mais j’ai aussi une autre histoire que j’aimerais tourner au Mexique !

Vous avez un lien privilégié avec le cinéma français ?

MP : J’adore le cinéma français ! Ma cinéphilie doit beaucoup au cinéma européen et en particulier au cinéma français. Je me sens à la maison ici ! Et le public français est beaucoup plus réactif à mes films que le public américain. Cela m’a beaucoup surpris au début mais finalement cela a du sens. Plus je connais le public français, plus je me rends compte de sa recherche de films différents, de son ouverture à d’autres formes. Les films américains sont partout considérés comme du pur divertissement et personne ne s’intéresse aux choix du réalisateur. Mais en France, où est née la notion d’auteur, vous avez l’habitude de vous intéresser à autre chose qu’à l’histoire ! Ici la forme compte tout autant, voire plus.

Propos recueillis et traduits par Franck Finance-Madureira

Photos : JHR Films