Mikhaël Hers (“Amanda”) : “J’ai une mémoire qui se cristallise autour des lieux.”

Retrouver la lumière et l’espoir après une tragédie, c’est le thème du troisième long métrage de Mikhaël Hers, Amanda, en salles ce mercredi 21 novembre. Passé par les festivals de Venise, Arras ou encore Villefranche, ce drame qui met en scène Vincent Lacoste et la jeune Isaure Multrier (révélation) fait écho à celui qui a mis Paris K.O en 2015. Nous avons rencontré le réalisateur pour prolonger l’émotion que le film a suscitée chez nous et parler avec lui capitale, sentiments, espoirs et cinéma.

En dehors de votre style qui s’affirme film après film, il y a un point commun à vos trois longs métrages : le décor, la ville. Ici, c’est le Paris post-attentat. C’était important pour vous d’en montrer ce visage ?

Mikhaël Hers : Je pars toujours des lieux pour écrire. J’ai une mémoire qui se cristallise autour des lieux. Jusqu’à présent, c’était par un biais un peu introspectif. Ça me permettait de filmer et retrouver des lieux que j’avais aimés par le passé, de prolonger une époque… Pour ce film, ça s’est formulé un peu différemment, c’était vraiment l’envie de saisir quelque chose de très présent de Paris, de son quotidien, de ses blessures, de sa fragilité et de sa beauté aussi. Maintenant, Paris est une ville post-attentat, et évidemment je voulais m’emparer de ça et le montrer, simplement, plutôt que de le saturer avec un discours politique ou social.

L’attentat dans le film est fictif. Pourquoi ne pas avoir choisi les événements réels de 2015 ?

MH : Non, mais ça fait évidemment référence à cela. Rien n’est en effet daté dans le temps, mais je ne me voyais pas partir d’un attentat réel … Si mon personnage principal avait été un blessé, ça aurait pu faire sens, mais là encore, inventer une victime fictive me posait problème. Inventer un attentat a suscité chez moi d’autres questions morales bien sûr, que j’ai résolues, enfin que j’ai eu l’impression de résoudre, par le choix du lieu. En choisissant le lieu, j’ai eu le sentiment que c’était la bonne manière d’en parler, le bon endroit pour le faire exister, à la fois parce que cela me semblait être un lieu plausible pour que ça se passe, et en même temps un lieu qui renferme une part d’abstraction. On est parfois dans l’univers du conte, on touche à des choses plus oniriques. C’était un point d’équilibre à trouver entre la dimension incarnée et la dimension plus abstraite du lieu et de l’action.

Et un point de vue aussi, puisque nous épousons celui de David (joué par Vincent Lacoste, NDLR). C’est à travers ses yeux que l’on voit la tragédie. 

MH : Oui, exactement, et dans une lumière de fin de journée en plus. Tout d’un coup, on a des images très crues qui immergent comme un cauchemar. Là aussi, il y a quelque chose de puissamment réel et un tout petit peu dé-réalisant. Le regard de David sur Paris par la suite ne change pas, il continue de parcourir la ville, des quartiers précis qui sont évocateurs pour moi puisque j’y ai vécus. L’est parisien, c’est aussi le quartier des attentats, donc ça faisait résonance et sens. On voit la place Voltaire, la place du colonel Bourgoin, la place d’Aligre, la gare de Lyon… Ce sont les grands axes. Mais j’ai plutôt pensé les choses comme un portrait de quartiers à travers les yeux du personnage que comme un parcours que ferait le personnage. Ça ma permettait de capter l’époque qui est une époque assez violente, une époque de perte de repères, très électrique, et les attentats, c’est le point paroxystique de cette violence. On peut aussi voir à travers le personnage de David l’état d’une société précaire, David enchaîne les petits boulots, il ne vit pas confortablement et loue des appartements – qui sont des biens intimes – sur Airbnb, pour joindre les deux bouts. On est dans une société qui oblige parfois à sacrifier ce qui est intime pour le monnayer, c’est un peu dingue. La violence est aussi sociale.

La pellicule est un langage, et pour moi, c’est celui du cinéma

Comment écrivez-vous ? Avez-vous des méthodes ?

MH : Non, aucune. J’écris comme ça vient, j’essaie de ne pas trop me poser de questions, de ne pas m’encombrer avec. Je n’ai pas l’esprit des grilles, je ne me dis pas que mon personnage doit être comme ci ou comme ça. J’enchaîne les séquences et le personnage se met à exister par les séquences. L’un des enjeux du film, puisque je m’empare de ces événements par le prisme du drame familial et donc de la tragédie intime, c’était de malgré tout réussir à faire que ce soit inscrit dans quelque chose de très contemporain et actuel, dans un tableau plus large. L’émotion se devait d’être toujours décente. Il fallait non seulement qu’elle soit juste mais qu’elle soit aussi au bon endroit. C’est toujours sur le fil sur des sujets comme ça… Une petite fille qui perd sa mère… En termes de capacité d’émotion, il n’y a pas plus évident, donc il fallait être équilibriste, ne pas trier certaines ficelles mais ne pas être dans l’évitement à d’autres moments. La fiction devait prendre en charge un certain nombre de choses. C’était très important de montrer l’image du massacre pour moi. Dans la réalité des événements, c’est un peu l’image manquante, et c’est très bien comme ça. On a vu des centaines et des centaines d’images, toutes harassantes, mais on n’a pas vu les scènes de crime, et je ne le regrette pas encore une fois. Mais, si vous voulez,  je crois que le film devait trouver une manière de montrer cette image manquante.

Vincent Lacoste et Isaure Multrier (Amanda, NDLR) sont parfaits, terriblement touchants. Comment vos chemins se sont croisés ?

MH : On a procédé par casting. On cherchait pour le personnage de David des acteurs dans la tranche d’âge de celui de Vincent. C’est vrai que son nom s’est un peu imposé comme une évidence. J’aime beaucoup ce comédien qui fait des choix de rôles toujours réfléchis et précis alors qu’il est très demandé. C’était important pour moi que le film soit porté par quelqu’un qui soit aérien, lumineux, qui ait de la légèreté. Vincent a tout ça. Quant à Isaure, on l’a trouvée en casting sauvage. On a vu beaucoup de petites filles de son âge, mais il y avait quelque chose de spécial qui se dégageait d’elle. Après, on a quand même fait des essais avec Vincent, pour voir si leur duo prenait, c’est normal. Mais il n’y a pas eu de répétitions, je n’aime pas trop les pratiquer, elles déflorent la fluidité de jeu et des intentions qu’on peut avoir au tournage je trouve. Sur le tournage, il s’agit d’instaurer une relation de confiance, de créer une bulle dans laquelle les comédiens se sentent bien pour pouvoir s’autoriser des choses. Je ne suis ni directif ni autoritaire, et je préfère ne pas saturer les comédiens d’informations et d’indications. Quand je choisis des acteurs et actrices, c’est qu’on a a priori une musique commune.

Tous vos films sont tournés en pellicule. Pourquoi y tenez-vous ?

MH : Parce que c’est une format d’image qui me touche. Visuellement parlant, c’est magnifique, ça me bouleverse. C’est vraiment l’endroit de la fiction pour moi. J’ai grandi avec ça. La pellicule, ça décale un peu ton regard, ce n’est pas l’image lisse que tu vois tout le temps sur ton téléphone et sur ta télé. On voit bien, même quand on n’est pas technicien de l’image, que celle-ci est différente. La pellicule est un langage, et pour moi, c’est celui du cinéma. C’est un format qui rend très émouvant tout l’aspect documentaire que le cinéma capte par nature, parce que tu filmes des vrais gens, des vrais lieux, la vraie vie derrière. C’est une bulle de fiction dans le réel qui continue à tourner et c’est le plus beau format pour saisir ça. Il est granuleux, il est imparfait, et c’est la vocation de l’art que d’essayer de transmettre aussi ces imperfections, la fragilité, la vulnérabilité… Donc ce format-là est un peu à l’image de cette vocation, moi qui cherche à faire du cinéma de cette manière, plus sensoriel.

Propos recueillis par Ava Cahen. 

Photos article et une : Copyright Nord-Ouest Films.