Nadav Lapid (Synonymes) : “Yoav a besoin de son corps pour compenser le peu de mots qui sortent de sa bouche, pour parler avec ses hanches, avec ses pieds, avec ses jambes, avec son sexe, avec son torse”

Après deux longs métrages réalisés en Israël, Le Policier (2011) et L’Institutrice (2014), c’est le film français et francophone de Nadav Lapid qui sort aujourd’hui sur les écrans auréolé d’un merveilleux accueil berlinois, avec Ours d’or à la clé. Synonymes est un film coup de poing, un film coup de gueule mais aussi une déclaration d’amour au cinéma dans ce qu’il a de plus fort : le sens et les sens. Le français de Nadav Lapid ressemble à son film, il est poétique et chargé de sens. Nous avons rencontré le réalisateur pour évoquer avec lui ce grand film, ses langues, la part autobiographique et l’idéalisation de la France, les super-héros et les névroses…

Tom Mercier dans “Synonymes” – Guy Ferrandis – SBSFilms

La langue française est, d’une certaine façon, le ciment de Synonymes, quelle en est la symbolique pour vous ?

Nadav Lapid : Je crois que, d’un point de vue narratif, il y a quelqu’un, à l’époque c’était moi, là c’est Yoav, qui décide d’abord de renoncer à sa langue, d’arrêter de parler l’hébreu. Il prend cette décision très radicale mais aussi très logique parce qu’on ne peut pas vraiment quitter un endroit et continuer à parler sa langue. Chaque mot contient l’endroit qu’on a quitté, donc répéter ces mots serait contre-productif. Il a arrêté de parler l’hébreu parce que pour lui la langue contient les démons qu’il a fui, donc, du coup, il se retrouve comme un homme sans mots. Il a besoin de nouveaux mots et ce seront des synonymes, des mots en français. Et, dans ce sens là, je trouve que les mots en français deviennent une sorte de piste éventuelle vers la rédemption. Comme si chaque mot en français l’éloignait d’Israël et le rapprochait de son but primordial : être enterré au Père-Lachaise ! Cela le rapproche de son programme existentiel qui est de se transformer en Français, de naître en tant que Français. Il vit les mots un peu comme un bébé qui a encore l’amour de la découverte, qui caresse les mots avec sa bouche et qui les envisage pas seulement par rapport à leur signification mais aussi à leur mélodie, à la musique. Un mot terrible peut très bien sonner : sordide, c’est obscène mais c’est très beau. Quand j’ai guidé Tom (Mercier, qui interprète Yoav, NDLR) dans le film je lui disais “Mais tu t’en fous du contenu des mots, toutes les deux phrases, choisis un mot dont tu es vraiment amoureux, que tu admires, que tu aurais pu dire 10.000 fois …

Tourner en français justement, et à Paris, est-ce que cela a joué sur votre grammaire de cinéma ?

Il y a ce film Five Obstructions de Lars Von Trier (Film à sketches, co-réalisé avec Jorgen Leth, 2003, NDLR) qui est très intéressant dans lequel il dialogue avec un grand réalisateur danois et à chaque rencontre, il s’agit de refaire un film mais avec un obstacle différent. Par exemple, le tourner en Inde, ou avec aucun plan de plus de 3 secondes. C’est très intéressant parce qu’on voit comment l’art ou le cinéma travaille à travers ces obstacles et pour moi, Paris était une sorte d’obstacle. On filme dans un endroit qui a été trop filmé ! Comment on filme dans un endroit avec lequel on a une relation chargée mais pas forcément une intimité ? Comment je peux filmer un endroit que je connais d’une façon très subjective et à propos duquel je ne comprends pas du tout, où je risque de faire un plan qui ait l’air complètement idiot, de murmurer des banalités là où je pense dire des choses très importantes ? Il faut voir le film pour voir la réponse que j’ai essayé d’apporter à ces interrogations. C’est stimulant en tout cas. Et cette réflexion a un lien avec le film parce que Yoav, d’une manière très instinctive, comprend que sa seule chance de se transformer en Français, c’est de trouver une intimité avec ce lieu. Et qu’est-ce que c’est qu’une intimité ? C’est quand on trouve son propre point de vue sur une ville, quand on trouve son Paris à soi, son français à soi. Ce qui est encore plus étrange, c’est que d’un côté il veut devenir un Français lambda, n’importe quel Français, et de l’autre côté, il a ce fantasme bonapartiste, celui du Corse qui devient l’Empereur et domine les Français, celui qui dicte, qui reconstitue l’idée de ce que doit être la France. Yoav, dans sa tête, doit aider la France à revenir à ses jours glorieux. C’est exactement comme quand il chante la Marseillaise comme s’il était Rouget de L’Isle ! On est comme sur un champ de bataille sur lequel il voudrait faire revenir la France dans sa gloire révolutionnaire, comme si les soldats français entraînaient tous les peuples du monde.

Mais en faisant son deuil de ses racines israéliennes, Yoav est aussi amené à faire son deuil de cette France idéalisée …

Oui ! Exactement ! Exactement ! Ce couple qu’il rencontre, on dirait qu’ils sont sortis d’un film français.

Un couple “nouvelle vague” ….

Oui, un couple “nouvelle vague”, un couple de Français fantasmés, un couple de Français imaginaires. Yoav, un peu comme le Candide de Voltaire, part du pire pays possible, le plus laid possible pour arriver au meilleur pays possible, et, dans ce meilleur pays possible il rencontre les meilleures personnes possible, donc c’est les Français les plus français possibles, donc les meilleurs êtres humains du monde. Et finalement cette rencontre, c’est la rupture entre illusion et désillusion.

Comment s’est articulée la construction de ce triangle dans lequel les idées et les désirs circulent ?

Il y a le côté très symbolique du truc de l’Israélien qui rencontre le couple Français qui lui fournisse du pognon, un téléphone et un manteau moutarde et, en échange, il leur donne ses récits, surtout ses récits de guerre et son corps. Ca c’est un peu la dimension symbolique mais il y a aussi le côté plus “morose”, l’échange, l’exploitation mutuelle, la façon dont cela se termine quand Caroline dit “Oui, ça fait 6 mois qu’il nous amuse” … Mais ce qui était important pour moi, et je pense que les deux éléments vont ensemble, c’est qu’il y a de la vraie fascination, de la vraie tendresse,de la vraie amitié, de l’amour, du désir, de la découverte. La scène des deux garçons qui écoutent de la musique ensemble est très significative, c’est une scène avec beaucoup d’émotion. On sait que les vraies amours sont secrètes, d’une certaine façon. Ou qu’il y a toujours un secret au cœur d’un véritable amour, et là, on n’entend pas la musique qu’ils partagent, comme des amoureux qui se regardent en sachant qu’ils pensent la même chose et que les autres ne sont pas au courant. Nous,on est exclu de cet amour. Mais ces gens-là sont aussi des individus spécifiques, singuliers.

Qu’est-ce qui était important pour vous dans la façon de traiter le corps de Yoav ?

Toutes ses déchirures entre la France et Israël se passent autour de lui mais aussi à l’intérieur de lui. Yoav est une sorte de déchirure vivante, marchante. Le passé israélien qu’il veut gommer et le présent et l’avenir français qu’il veut faire fleurir se concrétisent par le langage mais si ses mots sont français, son corps est israélien. J’imaginais qu’il essayait de se débarrasser de ses muscles mais qu’il n’y arrivait pas. On a parfois l’impression qu’il traîne son corps partout, il essaie aussi de l’anéantir, il le fait geler, il l’affame, il le prostitue mais le corps est toujours là. C’est étrange parce que Yoav, à part ses tirades verbales de quelqu’un qui est en manque de mots, qu’est-ce qu’il a à donner ? C’est comme un acrobate qui n’aurait qu’une seule jambe. Il a besoin de son corps pour compenser le peu de mots qui sortent de sa bouche, pour parler avec ses hanches, avec ses pieds, avec ses jambes, avec son sexe, avec son torse. Et pour moi Yoav a une dimension de super-héros, il est capable de tout faire, de raconter 3000 histoires avec 15.000 synonymes en traversant Paris en marchant sur les mains ! Il peut te tuer et te caresser en même temps. Comme un super héros il est exclu pour toujours de la société car soit il est au-dessus, soit il est au-dessous, mais il n’en fait jamais partie. C’est comme cette histoire de manteau moutarde qui est un peu un uniforme de SuperMan, même de la lune tu pourrais le reconnaitre, le distinguer, jamais tu ne peux le prendre pour un autre. Et Tom Mercier convenait parfaitement à ça, il a été champion de judo, danseur, et physiquement il est capable de tout faire. Je pense qu’il a vraiment quelque chose, il frôle le génie. Il a appris 30.000 mots par cœur, je pense qu’il a cette dimension de super-héros ! Mais cela peut être une bénédiction comme une malédiction !

De grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités …

Et une grande solitude aussi !

Ce film vous a-t-il réconcilié avec cette période de votre vie ?

Non, de toute façon le film dit aussi qu’on est toujours qu’une tête contre une porte fermée. Mais faire participer les autres à ses propres névroses, c’est toujours un soulagement !