Olivier Ducastel et Jacques Martineau (Haut perchés) : “Nous ne voulions pas faire un film d’appartement”

Jeanne et le garçon formidable, Drôle de Félix, Nés en 68, Crustacés et coquillages, ou plus récemment Théo et Hugo dans le même bateau, autant de titres qui brillent dans la filmographie de Ducastel et Martineau, irrésistible duo français qui a toujours nourri une et même ambition : faire le cinéma qu’il aime, comme il l’entend, quoiqu’il en coûte (et les sacrifices ont été nombreux). C’est dans une économie réduite, et dans un élan radical, que les réalisateurs tournent Haut perchés, un huis-clos pas banal où les personnages, à fleur de peau, règlent son compte à un homme qui les a tous possédés. Une fille, quatre garçons, et un amant comme dénominateur commun, voilà de quoi entretenir l’imagination. Rencontre avec Olivier Ducastel et Jacques Martineau.

Jacques Martineau

Au regard de votre filmographie, on ne peut s’empêcher de remarquer que vous n’avez jamais touché deux fois au même genre. L’expérimentation est permanente.

Jacques Martineau : C’est vrai. Mais ce n’est pas un calcul de notre part. A chaque fois, c’est autre chose qui vient, et donc avec le recul, on finit naturellement par se dire que c’est parce qu’on a envie d’expérimenter différents territoires. En même temps, il y a des liens et ponts concrets. Je repensais il n’y a pas si longtemps aux chaînons manquants, à ces projets pensés, écrits, développés puis avortés. Ce sont ces projets-là qui nous amènent aussi à ce qu’on voit, et ce qu’on voit n’est finalement qu’une partie immergée d’un gros travail. Si on avait les chaînons manquants, on verrait peut-être mieux la progressivité.

Olivier Ducastel

Vous pouvez nous parler davantage de ces chaînons manquants ?

Olivier Ducastel : Dans les films vraiment importants qu’on n’a pas faits, il y avait un long métrage pour enfant, d’inspiration très Jacques Demy, mais pas entièrement Jacques Demy, parce qu’on voulait associer des images du réel à des incrustations de personnages dans des maquettes, faire du collage, inventer un monde imaginaire. Ce n’était pas tout à fait un conte, mais il y avait des personnages qui appartenaient à différents contes qui se croisaient. Ça avait pour grand thème la mémoire, les souvenirs… Ça se passait dans les Vosges… Bref, on avait écrit ça après Ma vraie vie à Rouen, et le film s’appelait Loup y es-tu ?.

Jacques Martineau : Après, il y a Marlène...

Olivier Ducastel : Oui, c’était il y a sept, huit ans. Nous avions écrit une comédie romantique, mais à notre sauce, donc tout le monde nous disait que ce n’était pas une vraie comédie romantique. C’était sur le cinéma, et on avait le casting européen le plus glamour de l’époque ! Il y avait Lætitia Casta et Raoul Bova, un acteur italien qu’on avait rencontré et qui aurait joué à la perfection le rôle de ce réalisateur italien à Paris qui fantasme sur une actrice improbable qui aurait fait des films à Hollywood dans les années 40 … C’était un film avec de gros moyens. On voulait faire des sortes de pastiches de scènes de films hollywoodiens, mais dans des situations décalées. Si je me souviens bien, il y avait une scène du Port de l’angoisse, la scène du gant de Gilda …

Jacques Martineau : Et de La Habanera de Douglas Sirk !

Olivier Ducastel : Oui. Enfin, voilà, ça c’est un énorme regret. Je pense que le scénario était trop sophistiqué pour une comédie romantique.

Jacques Martineau : J’en ai pourtant écrit cinq versions…

Olivier Ducastel : Sans pour autant jamais arriver à une simplification efficace.

Mais ces projets, vous les avez enterrés définitivement ?

Jacques Martineau : Oh oui ! Je pense que c’est une mauvaise chose de faire revivre un projet.

Olivier Ducastel : Tiens, un dernier, parmi mes regrets de ne pas l’avoir réalisé, il y avait aussi ce film sur Arletty, sa vie après le tournage des Enfants du Paradis

Jacques Martineau : Ah oui. C’était un vrai travail à deux, un film extrêmement théâtralisé, un film d’époque… Mais je me dis qu’après tout, si ces films n’ont pas abouti, ce n’est pas que la faute du marché, c’était peut-être aussi que nous n’étions pas assez centrés, et qu’après, on trouve le bon centrage et qu’on arrive à les faire les films, je ne sais pas… Ou alors c’est peut-être aussi qu’on arrive à trouver l’énergie de les défendre, mais pas tous.

Olivier Ducastel : Si on fait le compte, on doit avoir autant de scénario pas tournés que de films tournés et sortis en salles !

Jacques Martineau : C’est normal, ça veut dire qu’on est des réalisateurs.

Copyright Epicentre Films

Venons-en à ce film qui existe bel et bien, Haut perchés. Comment a germé l’idée ?

Olivier Ducastel: Je vais prendre la parole le premier, puisque que c’est une histoire nourrie de choses qui me sont très personnelles. Une série d’événements qui m’ont conduit à m’interroger sur la figure du pervers, et toute la question était de savoir quoi en faire.

Jacques Martineau : Lorsqu’Olivier m’a parlé de son idée, il était d’emblée exclu de montrer ce type, de le représenter. Nous nous sommes entendus sur cela. Olivier ne m’a pas laissé beaucoup de temps pour écrire, et je vais vous dire, je crois que c’est un projet dans lequel j’ai essayé de retrouver mon innocence d’origine. Quand on a commencé à écrire Drôle de Félix – on n’avait pas encore faire Jeanne et le garçon formidable -, le cinéma, ce n’était pas mon monde. Pour le dire vulgairement, je n’en avais rien à branler. J’étais prof de fac, et je me disais que si Jeanne se faisait, c’était formidable, mais que ça serait peut-être notre ultime film, et que tant pis ou tant mieux, parce que Jeanne, c’était aussi un aboutissement politique et que, s’il se faisait, cela suffisait pour une existence. Donc j’ai écrit ce film dans une sorte de jubilation, en y mettant tout ce qui me passait sous la tête… Vous savez, petit à petit, à force de se faire taper dessus par le marché et les critiques ou de se faire emmerder par les producteurs, il y a inévitablement un moment où je sens que je me crispe à l’écriture. C’est ce qui s’est produit au départ pour Haut perchés, avant que je ne dise “fuck” à mon blocage ! J’ai écrit ce que j’avais envie d’écrire, comme j’avais envie de l’écrire, sans me préoccuper d’autre chose que de ça. Les vannes se sont ainsi ouvertes, c’était fulgurant. Et le résultat a plu à Olivier.

Une fois de plus, rien n’était calculé…

Jacques Martineau : Oui. il n’y a que l’objet qui l’était. Le film a été minutieusement pensé.

Olivier Ducastel : Je voulais que nous ayons cinq séquences tournables en deux jours. Pour des raisons pratiques et économiques, on savait qu’on ne pouvait tourner qu’en dix jours, donc on a réuni le budget en conséquence. Au départ, j’étais parti sur un truc un peu dogmatique, j’imaginais que les cinq personnages n’interviendraient jamais dans le même plan. Mais, on a finalement choisi de tourner neuf séquences, en respectant le calendrier et ce découpage.

Il y a eu des répétitions en amont donc ?

Olivier Ducastel : Des lectures, oui, pour commencer. Ensuite, on a fait des répétitions dans l’espace – dans mon appartement qui sert de décor au film -, pour les acteurs, pour nous et pour la caméra. Enfin, on a fait des pré-light, et on y a passé du temps. On a éclairé l’appartement, on y a bougé pour voir ce que ça donnait, jusqu’à faire des essais filmés. On s’est rendu compte à ce moment-là qu’il y avait des choses qui ne fonctionnaient pas aussi bien qu’on le voulait, notamment vis-à-vis de l’extérieur, du rapport à la ville. Donc nous avons fait des ajustements, travaillé à la correction de la lumière jusqu’aux derniers instants. Tout se travail préparatoire aura duré deux semaines.

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On est en lieu clos, en pièce unique, mais il y a en effet cette baie vitrée qui ouvre sur la ville de Paris…

Jacques Martineau : Si on n’avait pas eu cette vue-là, on était mort !

Olivier Ducastel : Ce que Jacques veut dire, c’est que nous n’avions pas envie de faire un film d’appartement. S’il n’y avait pas eu la sensation que le monde qui entoure les personnages soit très présent, palpable, nous n’aurions pas fait le film de cette façon, peut-être même pas fait le film tout court.

On retrouve à l’écran Geoffrey Couët et François Nambot, le duo de Théo et Hugo, puis il y a de jeunes et nouveaux visages. Comment se sont arrêtés vos choix ?

Olivier Ducastel : L’idée était vraiment de faire un film avec des amis. Naturellement, nous en avons parlé avec Geoffrey et François. Ensuite, il y a Simon Frenay que nous avions rencontré à l’époque du casting de Théo et Hugo et avec qui nous étions restés en contact. On savait qu’il s’entendait bien avec Geoffrey et François, donc c’était marrant de les réunir. Pour Manika Auxire et Lawrence Valin, Jacques m’a fait confiance car il ne les connaissait pas. J’avais rencontré Manika au conservatoire, l’année où j’ai fait le film autour des textes de Tennesse Williams, quant à Lawrence, il était à la Fémis, dans le programme qui s’appelle La Résidence, et je l’avais un petit peu accompagné en prépa sur un court métrage qu’il a réalisé et dans lequel il joue. Nous nous étions très vite dit avec Jacques que nous ne voulions pas de cinq personnages blancs, que le cinquième devait être métisse. Et donc Lawrence, d’origine Tamoul, a un profil disons moins attendu dans le cinéma français que si nous avions, par exemple, pris un acteur noir ou arabe. Après, c’est aussi lié à Lawrence, à sa cinégénie, au fait qu’on ait eu envie de le filmer. Je me doutais qu’il n’était pas gay, et donc il y avait peut-être aussi l’idée d’emmener comme ça un acteur sur un territoire de représentation qui est différent pour lui et de voir ce que ça allait amener dans l’énergie de jeu collective.

Ce sont des acteurs qui, pour la plupart viennent du théâtre, et ce n’est pas tout à fait un hasard quand on sait l’importance qu’a la texte dans vos films.

Olivier Ducastel : Oui, ils sont très à l’aise avec la contrainte de dire un texte, de le faire entendre. François Nambot à ce moment-là répétait en plus une pièce de Lagarce, donc de fait, il y a eu une sorte de porosité. Chacun travaille bien sûr sur des choses qui lui sont propres, et nous, ça nous intéresse aussi de les amener effectivement sur un terrain de jeu dans lequel on sent qu’ils vont pouvoir explorer quelque chose, soit qu’ils n’ont pas encore exploré, soit qu’ils n’ont pas encore exploré avec nous. Vous connaissez certainement cet aphorisme godardien : “Où mettre la caméra ? – En face des acteurs” ! Ça peut sembler ironique, on pourrait mettre la caméra dans le dos des acteurs, mais ce que je veux dire, c’est qu’au fond, quand on a des situations, un texte, des comédiens, et dans le cas particulier de ce film-ci, un lieu unique qui accueille des événements le temps d’une nuit, on essaie de créer un ensemble cohérent. Avec le chef opérateur Manuel Marmier, on a cherché une unité chromatique pour chaque scène. On a réinventé l’espace – mince – avec la lumière, et à l’étalonnage, on a poussé les partis pris.

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Parler d’amour et sentiments n’est pas aujourd’hui une mince affaire. On peut vite devenir inconsistant, ou mièvre…

Jacques Martineau : Peut-être, mais je n’ai pas peur de la mièvrerie. Pourquoi la craindre ?

Est-ce que ce n’est pas la sincérité de l’écriture et du jeu qui, de fait, chasse la mièvrerie ici ?

Jacques Martineau : J’espère. Mais pour moi, c’est la plus grosse leçon des films de Jacques Demy. Demy n’avait jamais peur et, honnêtement, les moments où ses films me cueillent le plus, c’est quand on est au bord de la mièvrerie, qu’on l’approche. Parfois Demy tombe un peu dedans, mais c’est tellement joli qu’on y croit. Aujourd’hui, je remarque que beaucoup posent dans le cinéma français, on pose jusqu’à son cynisme; tout est un peu fabriqué, parce que c’est comme cela qu’il faut faire, et je le vois comme quelque chose qui fait toc. Je crois que la sincérité, c’est faire des choses auxquelles on croit, ne pas être parasité par des considérations extérieures ou par une envie de faire ce qu’il faudrait faire, comme un bon petit soldat. Les premiers films de Xavier Dolan étaient sincères par exemple, et après, ça s’est gâté… Il a perdu ce qui faisait le charme et la fragilité de ses débuts. Je n’ai pas encore vu son dernier film, peut-être me surprendra-t-il.

Peut-on parler pour Haut perchés d’un mariage entre le pop et le lugubre, comme chez Fassbinder ?

Jacques Martineau : Oui, sans hésitation, nous sommes sous influence fassbinderienne. Haut perchés n’est pas kitsch, mais ce que j’aime beaucoup chez Fassbinder, c’est qu’il y un vrai kitsch gay, et qu’il en fait quelque chose d’ultra provocateur pour l’époque et le contexte dans lesquels ses films s’inscrivent. Ce kitsch-ci, je le trouve vraiment très joli. Aujourd’hui, qui fait encore du kitsch ? Je veux dire, du kitsch qui tient la rampe ?

Olivier Ducastel : Pop et lugubre, ça nous convient très bien. Mais le kitsch, en effet, c’est quelque chose qui peut nous amuser beaucoup en tant que spectateur, mais qu’on ne manie pas tout à fait dans nos films.

Jacques Martineau : Pour Haut perchés, c’est plus camp que kitsch, ce qui n’est pas la même chose.

Haut perchés, réalisé par Olivier Ducastel et Jacques Martineau, en salles le 21 août 2019. Distribution : Epicentre Films. FRANCE