Pierre Creton (Le Bel été) : « Je ne suis pas parti de quelque chose de théorique mais de la vie »

Le dernier film de Pierre Creton, Le Bel été, est en salles depuis mercredi. Ce film solaire qui suit, le temps d’un été, de jeunes migrants africains et ceux qui les accueillent dans les terres normandes du réalisateur, sort des sentiers battus. FrenchMania a rencontré le réalisateur pour évoquer les défis que représentent la création d’un film aussi libre et singulier.

Le Bel été (crédit : JHR Films)

FrenchMania : Vous dites souvent que vous filmez grâce aux rencontres, quelles sont celles qui ont été à la base du Bel été ?

Pierre Creton : C’est une succession de rencontres. Cela a commencé avec Marcel Pilate qui est apiculteur, cela remonte à 1985 et ça a été décisif. C’est la rencontre d’un homme, d’un désir, d’un travail et c’est la première fois que j’ai envisagé de faire un film à partir d’une rencontre. Tout était déjà là : le travail, l’érotisme, le cinéma. Pour Le Bel été, il y a deux rencontres : celle de Nissim, cet homme soudanais réfugié en France et, en même temps, la rencontre de l’association Des lits solidaires et des jeunes que nous mettons à l’abri parce qu’ils sont à la rue.

Comment le film s’est décidé et construit ?

Pierre Creton : Je crois que c’est arrivé durant un premier été après quelques mois d’accueil. Sans parler de magie de l’été, c’est la saison la plus simple à vivre parce qu’il ne fait pas froid et que les jeunes souffrent moins. On s’est rendu compte qu’on était simplement très heureux d’être ensemble alors que la situation politique était tragique. C’est un microcosme, un jardin après une traversée horrible. Je ne suis pas militant et cela été une grande surprise qu’ils soient là, chez moi, dans mon jardin. Et cela créé un désir de film, la fiction vient après et se base sur le réel, cela ne vient pas de mon imagination. Il y a une construction dans le film, avec Vincent Barré et Mathilde Girard qui sont des amis proches, nous avons écrit à partir de notre expérience en imaginant des acteurs, nos amis, jouant nos propres rôles. Ils sont eux-même accueillants ou très proche de la situation. C’est un mélange de nous et d’eux.

La notion de fiction et de commentaire, le spectateur l’oublie. Ce qui est fort c’est ce que le film dit du sens de l’accueil…

Pierre Creton : Cet échange a eu lieu de cette façon simple, je n’ai pas forcé le trait. Le mot accueil est compliqué, souvent on entend une possibilité d’accueillir matériellement, chez soi. En même temps, la première fois que je suis allé dans la jungle de Calais, je crois que je n’avais jamais connu un endroit si accueillant. C’est un sentiment abstrait l’accueil. C’est un aller-retour, il faut autant donner que recevoir. A l’écriture, il y a cette distance par rapport à la vie et le besoin de repartir sans cesse de l’expérience vécue, le film est entre les deux.

Vous dites aussi que le film est solaire donc politique, cela interpelle …

Pierre Creton : J’ai toujours associé cela. J’avais fait une affiche contre le Front National qui état un grand rond jaune et j’avais écrit : “Au Front National, il n’y a pas de soleil “, je crois que cela me vient de Georges Bataille entre autres. Au fond je lutte contre mon propre pessimisme, j’essaie de voir la beauté, pas que la beauté solaire d’ailleurs, malgré toute la laideur. C’est un combat ! Et puis, il y a la poésie. Dans le film, qui est fait à la maison, ce qui est une facilité d’une certaine manière puisque je connais le moindre cadre et que j’aime filmer les animaux chez eux, la poésie est là parce qu’elle existe chez moi. Quand les livres sont tirés de la bibliothèque, rien n’est prévu, cela arrive par hasard.

L’actualité est en creux dans le film, et il y la présence presque fantomatique de ceux qui ne sont pas arrivés de ce côté de la mer …

Pierre Creton : Ce sont des fantômes, oui, mais ils sont là quand même. Le film a beau être solaire, il garde en permanence, quelque chose de l’ordre du tragique, de l’inquiétude, de la menace. On a beau faire même si la mer est redevenue pour les jeunes une source de plaisir et de sensualité, on ne peut plus la voir sans penser aux innombrables morts.

La notion de désir était importante à mettre en avant ?

Pierre Creton : Ce n’était pas important, c’était essentiel. Si on met le désir de côté, ça change tout, c’est faux. Je crois que si le sujet est évité, ce n’est même pas de la pudeur, c’est de la censure ou de l’autocensure. Ceci étant dit, cela m’a été reproché, et me le sera encore, de mélanger l’intime et le politique. C’est très étrange parce qu’il n’y rien de plus politique que l’intime. C’est comme s’il fallait être d’un côté ou de l’autre. Je ne suis pas parti de quelque chose de théorique mais de la vie. Quand un Marseille un spectateur m’a interpellé en commençant par « Alors je n’ai aucun problème avec Alain Guiraudie, … », du genre « je n’ai pas de problème avec les pédés mais … ». La personne était troublée par la circulation du désir, entre les adultes, les jeunes, cela devient tout de suite compliqué.