Tu mérites un amour de Hafsia Herzi

A même la peau

Copyright Les Films de La Bonne Mère

Il y a des films qui immédiatement vous attrapent par les sentiments; pas parce qu’ils usent de techniques efficaces pour les amadouer, mais justement, parce qu’ils les exaltent de la plus pure des manières. Tu mérites un amour en fait partie. Ce premier long métrage, fait avec trois francs six sous et une énergie contagieuse, suit le parcours, dans Paris, en plans serrés, d’une jeune femme qui bataille contre son cœur. Séparée de Rémi (Jérémie Laheurte, parfait), Don Juan toxique et immature, Lila souffre. Elle sait pertinemment que leur histoire ne rime à rien et qu’elle doit passer le cap de cette rupture, mais elle a Rémi dans la peau, comme un virus, et les rechutes sont inévitables. “C’est compliqué” répète-t-elle sans cesse à son entourage qui l’encourage pourtant vivement à tourner la page. Lila va alors profiter de l’été, et du départ en Bolivie de Rémi pour trois semaines, pour faire de nouvelles rencontres. “Avec le temps va, tout s’en va” dit la chanson, mais la politique du “rebound guy” peut aussi aider à accélérer le rythme. Ce n’est pas Ali, meilleur ami gay de Lila (épatant Djanis Bouzyani), qui dira le contraire, lui qui résume le cas Rémi en un morceau d’Ophélie Winter, “Shame On U”.

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Sans doute, Hafsia Herzi a capté les couleurs de son époque et la mélancolie de sa génération. Mais elle ne se contente pas d’en parler comme d’un sujet de thèse. La force et la richesse de Tu mérites un amour résident dans l’incarnation : l’incarnation des personnages (la direction d’acteur est irréprochable) et la justesse des situations dans lesquelles ils sont projetés. On dépasse ici le stade de la petite chronique naturaliste pour embarquer dans une fiction tantôt légère, tantôt grave, au plus près du réel, à même la peau des protagonistes. Cette peau, elle respire, elle transpire, elle vit. Tout passe par son contact, comme si la toucher permettait de guérir plus vite. Les massages asiatiques de Jonathan (Jonathan Eap), les baisers de Sergio (Alex Ferrario), les gestes tendres de Charly (Anthony Bajon), apprenti photographe, qui replace une mèche de cheveux avec délicatesse derrière l’oreille de Lila, modèle d’un jour, autant d’étapes qui progressivement libèrent la trentenaire de l’emprise de Rémi et de tout ce dont il est le symbole.

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Hafsia Herzi, Lila évidemment, devient soudain notre miroir, parfait reflet des jeunes femmes d’aujourd’hui, peu romantiques mais enclines à un peu de poésie, volontaires, téméraires, mais qui se cherchent encore. La comédienne est éblouissante, juste dans ses moindres expressions, d’une photogénie ahurissante. Un rôle comme celui-ci, personne ne lui en avait offert. Bien sûr, sa performance de danseuse du ventre dans La Graine et le mulet est inoubliable, mais Hafsia Herzi ici s’émancipe du regard des autres pour faire valoir le sien, sur l’amour, sur le corps, sur le désir, sur le chagrin, sur le sexe, sur l’amitié, sur la famille. Et quand on twerke dans Tu mérites un amour, tout le monde twerke, filles, garçons, hétéros, homos, sans distinction, et avec beaucoup d’humour. Fluide, gracieux, queer, ce premier long métrage, présenté à la Semaine de la Critique en séance spéciale, mérite tous les honneurs. Quant au poème de Frida Kahlo qui inspire son titre, il est certainement la plus noble et le plus beau des remèdes pour guérir d’un chagrin d’amour.

Réalisé par Hafsia Herzi. Avec Hafsia Herzi, Jérémie Laheurte, Anthony Bajon, Myriam Djeljeli, Djanis Bouzyani… Durée : 1H42. En salles le 11 septembre 2019. FRANCE.