Un Amour impossible de Catherine Corsini

Copyright Stéphanie Branchu / CHAZ Productions

Une vie

Comme Pawel Pawlikowski qui, dans Cold War, raconte des dizaines d’années de la vie d’un couple en seulement 1h27, Catherine Corsini a pris le pari de retracer une vie presque entière en seulement 2H15. C’est Élisabeth Perez, sa fidèle productrice, qui lui a soufflé l’idée folle d’adapter le roman éponyme de Christine Angot. En duo avec Laurette Polmanss, Corsini repense l’histoire de Rachel, modeste employée de bureau, la segmente en trois grands actes et l’accompagne d’une voix-off, celle de la narratrice, Chantal, la fille de Rachel. Au style d’Angot, personnel, radical, il fallait résister à la tentation de coller et trouver un autre tempo, un autre souffle, une autre approche. Elle est ici classique, non sans fougue cependant. Le charme du cinéma de Catherine Corsini opère dès la séquence d’ouverture. Les années 50, Châteauroux l’été, et Rachel, celle qui brille parmi la foule. C’est cet éclat qui attire d’ailleurs l’œil de Philippe, jeune homme à la tête gonflée par les livres et les philosophes nihilistes. Inévitable rencontre. Rachel et Philippe vont connaître la plus belle des passions, jusqu’à ce que les masques tombent et que Philippe dévoile, chaque fois un peu plus, son épouvantable noirceur. Qui mieux que Virginie Efira, actrice solaire, pour incarner Rachel, cette femme libre abimée par l’amour. Elle prête son visage au temps qui passe sur celui de l’héroïne, et qui le marque de rides, aligne sur regard sur le sien – un regard de plus en plus troublé, de plus en plus inquiet.

Les films de Catherine Corsini sont toujours remplis d’héroïnes captivantes, de Camille, trentenaire déboussolée (La Nouvelle Eve, 1999), à Judith, éditrice trahie (Les Ambitieux, 2006), en passant par Delphine et Carole, chacune engagée dans un combat qui les dévore et les sépare (La Belle saison, 2015). Le personnage de Rachel a tout de l’héroïne corsinienne : elle est déterminée, risque-tout. A la naissance de Chantal, Rachel demande à Philippe de reconnaître sa fille. Va alors se jouer la bataille de sa vie, pour les droits de Chantal, un combat mené jusqu’à ce que celle-ci soit adolescente. Plus le récit avance (cousu à l’ellipse), plus les couleurs se ternissent; la chaleur des débuts est loin, les relations mère-fille se tendent. La gradation est subtile dans la tragédie qui se noue. Le père que Rachel souhaitait pour sa fille n’est en rien semblable à l’image qu’elle s’en faisait. Le monstre est celui que chante Barbara dans l’Aigle noir. Un Amour impossible, sur le papier, avait tout du film impossible, hautement casse-gueule. Mais l’élégance de la mise en scène (Jeanne Lapoirie toujours à la photo), le dénudement pudique des fils de l’histoire, la justesse des acteurs (Niels Schneider est épatant, séduisant et sinistre en même temps) sont autant d’éléments qui balaient les appréhensions. Ni gravité ni pesanteur malgré la dureté des thèmes charriés par le film et le roman. Le travail sur le hors-champ et le contre-champ comme le travail des comédiens suffisent à donner au drame son poids. Poignant.

Réalisé par Catherine Corsini. Avec Virginie Efira, Niels Schneider, Camille Berthomier … Durée : 2H15. En salles le 7 novembre 2018. FRANCE.