Vanessa Paradis, une place à part

Elle est Anne dans  Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez, une productrice lesbienne de films pornos gay en pleine rupture amoureuse. Sa présence et sa voix, en musique ou en images, ont bercé nos adolescences, nos enfances. Plus complète, plus intuitive et mieux entourée qu’une Sophie Marceau époque La Boum, l’ancienne ado star s’est fait, dès son plus jeune âge, une place à part dans le cinéma français. Portrait de Paradis actrice en 5 rôles.

Mathilde Tessier, l’ado en souffrance (Noce blanche de Jean-Claude Brisseau, 1989)

1989. Joe le taxi n’a que deux ans, Vanessa, elle, 16. L’annonce du tournage fait l’effet d’une bombe dans une période compliquée pour l’ado la plus connue de France : le Paradis-bashing est à son comble et Vanessa doit renoncer aux études. On parle de « coup marketing » pour l’ancien prof de Français qui vient de connaître le succès critique avec De bruit et de fureur. Mathilde Tessier, son personnage est une lycéenne livrée à elle-même qui va s’abandonner à une histoire destructrice avec son prof de philo quinqua (Bruno Cremer). Si c’est un coup, c’est un coup de maître ! Le film, brut et sombre, est le reflet d’une époque, le révélateur d’une réalité : celle de ces ados invisibles, enfants de baby-boomers, qui n’ont ni la parole, ni l’écoute de leurs aînés. Paradis actrice y livre une prestation à contre-emploi saisissante qui séduit même les détracteurs de Paradis chanteuse. Brisseau réalise son plus gros succès en salles avec près de 2 millions de tickets vendus et la néo-comédienne est adoubée par le sérail. Elle obtient le César de l’espoir féminin à 17 ans.

Marie Desmoulin, la jeune adulte (Elisa de Jean Becker, 1995)

Après un album avec Gainsbourg, Vanessa Paradis revient au cinéma. Près de 6 ans se sont écoulés depuis Noce blanche et elle est attendue au tournant dans ce film qui rend hommage à une des chansons-phares de son nouveau pygmalion musical. Un film qui la confronte aussi à Gérard Depardieu, plus que jamais ogre tutélaire du cinéma français. Vanessa Paradis a gagné en maturité et incarne son premier rôle de jeune femme adulte qui se bat pour s’en sortir. Seule sur l’affiche de ce film relativement mineur qui signe le retour derrière la caméra de Jean Becker (12 ans après L’Eté meurtrier), elle éblouit par sa maîtrise dans un duo percutant avec la jeune révélation du film, Clotilde Coureau. C’est elle désormais qui prend la charge morale de l’ado rebelle du film, qui joue la grande sœur et qui affirme, à 22 ans, une assurance qui conjugue une forme d’autorité naturelle avec le recul de celle à qui on ne la fait pas ou plus.

Adèle, l’amoureuse sauvée (La Fille sur le pont de Patrice Leconte, 1999)

Après deux films dispensables malgré des castings de rêve (Jeanne Moreau dans Un Amour de sorcière de René Manzor en 1997 et Belmondo et Delon réunis par Patrice Leconte dans Une chance sur deux en 1998), elle interprète le rôle d’Adèle dans La Fille sur le pont. Le film s’ouvre sur un long dialogue face caméra (l’interlocutrice est hors-champ) qui fait état du mal-être de cette jeune femme qui se donne aux hommes sans jamais recevoir et qui sera sauvée in extremis du suicide par Gabor (Daniel Auteuil), un lanceur de couteau qui en fera sa cible émouvante : “Quand j’étais p’tite, euh… j’avais qu’une seule idée c’était de grandir, je voulais que ça aille plus vite. Mais maintenant, je sais pas à quoi ça a servi tout ça. Puis je sais plus. Devenir plus vielle. Ce qu’il y a devant moi… j’ai l’impression que c’est comme une salle d’attente, dans une grande gare, avec des bancs, des courants d’air, et derrière les vitres des tas de gens qui passent à toute allure, sans me voir, ils sont pressés, ils prennent des trains ou des taxis, ils ont quelque part où aller, quelqu’un à retrouver. Et moi, je reste assise là, j’attends“. Un rôle puissant et poétique, un film au noir et blanc arty d’un Patrice Leconte inspiré = Joli succès à l’international et nomination au César de la meilleure actrice. Avec son look à la Jean Seberg, l’actrice Paradis est célébrée mais se remet sur pause, musique oblige.

Juliette Van Der Beck, la femme accomplie (L’Arnacoeur de Pascal Chaumeil, 2010)

Le grand retour attendu en 2004 fera chou blanc. L’Atomik Circus des Frères Poiraud, film de SF français et foutraque se plante. L’année suivante, le pourtant sensible Mon Ange de Serge Frydman (qui révèle Vincent Rottiers ) ne rencontre pas son public non plus. Après un second rôle chez Nicloux (La Clef avec Rochefort et Canet, 2007), c’est avec la comédie L’Arnacoeur qu’elle fait son vrai grand retour au premier plan. Entre les effets comiques réussis du trio Duris-Ferrier-Damiens et le rythme de cette comédie bien écrite, elle impose son personnage de femme d’affaires accomplie qui mène sa vie tambour battant, clins d’œil pleins de recul à son statut de star internationale à la clé (sa longue histoire d’amour avec Johnny Deep, avec qui elle a eu ses deux enfants, ayant imposé la Française dans la galaxie people mondialisée). Carton plein, le public répond présent, la critique ne fait pas trop la fine bouche devant cette comédie populaire moderne et efficace et Vanessa Paradis est devenue une comédienne trentenaire accomplie.

Anne Parèze, la femme de cœur, la femme de tête (Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez, 2018)

C’est la marque des grandes comédiennes françaises (au hasard le trio Huppert, Deneuve, Adjani) d’être ainsi dépendantes de l’événement qu’elles provoquent en acceptant un rôle et de multiplier à leur insu “les grands retours”. Mais après une décennie plus anecdotique qui lui offrira quand même quelques beaux personnages (notamment dans Café de Flore de Jean-Marc Vallée et dans Cornouaille d’Anne Le Ny, les deux en 2012), la comédienne dit oui à l’audacieux Yann Gonzalez pour son deuxième long métrage après Les Rencontres d’après minuit (2013). Elle se révèle sous une facette inattendue dans ce grand film organique, ce giallo queer “seventies” à la sauce De Palma : Anne, une femme amoureuse qui va tout faire (du cinéma à l’enquête policière, des mots doux aux étreintes dures) pour reconquérir Loïs (Kate Moran). Vanessa Paradis incarne une femme de cœur qui crie, qui pleure, qui supplie et qui boit trop mais aussi une femme de tête qui assume son homosexualité et qui gère sa boîte de production de pornos gay d’une main de fer. Un rôle idéal pour redéployer sa présence de plus en plus hypnotique et sa voix toujours si particulière, un rôle idéal pour un reboot, une renaissance, un après. Un couteau dans le coeur de Yann Gonzalez n’est pas le grand retour de l’actrice Vanessa Paradis, c’est sa réinvention.