Victor Polster (Girl) : “Ce genre de rôle, on ne nous en offre qu’un comme ça dans une vie.”

Il a neuf ans lorsqu’il commence à danser, des cours amateurs avant d’intégrer une école à Anvers. Aujourd’hui, Victor Polster a tous les talents et se passionne pour la danse contemporaine. C’est par une annonce passée dans son école qu’il a entendu parler du casting de Girl. Un premier rôle, un prix d’interprétation à Cannes. Victor Polster nous raconte comment le cinéma s’est mêlé à sa vie, sa rencontre avec Lukas Dhont, le personnage de Lara, Cannes, l’émotion, les prix …

Lorsque vous découvrez l’annonce de casting pour le film de Lukas Dhont, vous passez directement l’audition pour le rôle de Lara ?

Victor Polster : Non, en réalité, Lukas cherchait des danseurs et danseuses, et sur l’annonce était mentionné le nom d’un grand chorégraphe, Sidi Larbi Cherkaoui (chorégraphe de Girl, NDLR). Je me disais que c’était une expérience qu’il fallait vivre en tant que danseur. J’ai passé une audition, comme plusieurs autres de mes camarades, pour de la figuration donc. C’est après l’audition, passées quelques semaines, que Lukas m’a rappelé et proposé de passer une autre audition pour un rôle plus important. J’ai tout de suite dit oui ! La lecture a eu lieu chez Lukas, avec Arieh Worthalter, qui joue le père de Lara, mon personnage. Tout s’est très bien passé, et je crois qu’il était important de voir comment cela fonctionnait avec Arieh car la relation entre Lara et son père est fondamentale dans le film. C’était très chouette parce que Lukas a réussi à rendre cette audition la plus naturelle possible. Si je me rappelle bien, je crois qu’il nous a demandé de cuisiner quelque chose ensemble, pour voir comment ça se passait entre Arieh et moi, des situations anodines, des gestes anodins. Ensuite, il m’a annoncé qu’il aimerait que je joue Lara, tout en me disant qu’il savait que c’était un rôle compliqué, surtout pour moi qui n’avais jamais joué auparavant.

Vous aviez déjà lu le script à ce moment-là ? Vous aviez conscience de la difficulté du rôle ?

VP : Oui, en lisant le script, j’ai senti que ça allait un être un rôle compliqué. Il y a des scènes plus dures que d’autres, et on le perçoit tout de suite à la lecture. C’est intérieur. J’ai eu des doutes, mais ils ont vite été balayés. Ce qui était complexe pour moi, c’était de jouer une adolescente, étant moi-même encore dans l’adolescence, mais aussi une danseuse qui fait des pointes, car j’avais peur de me blesser… Mes parents ont également lu le scénario et nous avons tout de suite compris qu’il y avait quelque chose de spécial. Je me suis dit que si je n’acceptais pas ce rôle, je passais à côté de quelque chose. Ce genre de rôle, on ne nous en offre qu’un comme ça dans une vie. J’avais peur que les gens ne croient pas en la réalité de Lara et en mon jeu d’acteur, ça n’a pas été simple, mais je suis davantage rassuré aujourd’hui.

Vous êtes merveilleux dans le rôle de Lara. Ce qui est impressionnant, c’est votre justesse et intelligence de jeu, alors que c’est votre première fois au cinéma. A quel endroit précis le personnage de Lara vous a-t-il touché ?

VP : Ce qui m’a énormément touché, c’est la force qu’elle a en elle. C’est toujours très impressionnant de savoir, avant ses 15 ans, qu’on est dans un corps qui n’est pas le notre, pas le bon, et de vouloir en changer. Lara est déterminée et admirable. L’autre force de Lara, c’est sa ténacité. C’est une danseuse, elle fait travailler son corps avec beaucoup d’exigence, dans la douleur souvent. Quand on est en body, on voit le corps, et elle constate que le sien est différent de celui des autres filles de sa classe, que le développement n’est pas le même. C’est tout ça qui m’impressionne dans ce personnage. Je trouve ça fort important que le film soit concentré sur Lara, sur son ressenti à elle, et ce sentiment que, tant qu’elle ne se sera pas vu pleinement comme une femme, avec les mêmes formes que les filles de sa classe, elle ne pourra pas se sentir bien, elle ne pourra pas s’accepter.

Comment avez-vous travaillé le personnage de Lara ?

VP : Il y a eu peu de répétitions, en dehors des scènes de danse qui répondent à une chorégraphie particulière. Ce qui était très excitant pour moi, c’est que je n’avais jamais dansé sur les pointes, et j’ai du apprendre, travailler, comme Lara, comprendre comment bouger. J’ai beaucoup observé les filles de ma classe, même en dehors des cours de danse. Après, il y a eu le maquillage, les extensions pour les cheveux, je me suis vu changer physiquement. J’ai eu quelques rendez-vous chez une orthophoniste pour des histoires de placement de voix. Le fait d’avoir travaillé ma voix pour qu’elle soit plus féminine, et aussi d’avoir rencontré beaucoup de personnes transgenres pour simplement écouter leur histoire, savoir comment c’est dans leur quotidien, ça m’a connecté à Lara. C’est là qu’on comprend qu’on devient le personnage.

La relation que Lara et son père entretiennent est très belle. Ce qui compte pour le père de Lara, c’est le bonheur et le bien-être de son enfant. Il est le premier à comprendre sa fille, il ne la rejette jamais. 

VP : Depuis ma première rencontre avec Arieh, je savais qu’on arriverait à un résultat très naturel. C’est un acteur follement talentueux et extrêmement bienveillant, comme Lukas l’est en tant que metteur en scène. Nous avons un peu travaillé en amont du tournage avec Arieh, sur le quotidien, l’esprit de famille. Il venait souvent à la maison, on discutait, il prenait le petit déjeuner avec nous, des choses toutes bêtes qui finalement ont nourri la relation entre les deux personnages, l’ont rendue, je crois, vraie, vraisemblable. Sur le tournage, beaucoup de choses se sont passées. On était en situation, on jouait avec le texte, et ça roulait sans qu’on ait l’impression de jouer quoique ce soit en fait. Lukas savait que nous laisser libres d’improviser irait dans le sens du film. On était suffisamment à l’aise les uns avec les autres pour avoir confiance.

J’avais peur que les gens ne croient pas en la réalité de Lara et en mon jeu d’acteur, ça n’a pas été simple, mais je suis davantage rassuré aujourd’hui.

Lara doit malgré tout affronter le regard de certaines filles, certaines de leurs humiliations aussi. C’est extrêmement violent…

VP : Oui, je crois simplement que ces filles-là sont stupides, qu’elles ignorent tout des sentiments de Lara, des épreuves qu’elle traverse. Ce sont des adolescentes en plus, alors s’ajoute une petite part de curiosité mal placée à tout ça. Elles sont méchantes sans forcément le vouloir mais blessent Lara lorsqu’elles l’interrogent sur son corps, sur son sexe. Il y a toujours, je crois, des personnes qui ne comprennent pas la transidentité, et qui ne cherchent pas non plus à la comprendre. Ici, c’est un groupe de filles qui jouent ce rôle-là.

Quel metteur en scène est Lukas Dhont ? Comment est-il sur un plateau ?

VP : Lukas fait partie de ces metteurs en scènes qui ont des choses à raconter, qui vivent avec des histoires qui les touchent et qu’ils ont besoin de transposer. Lukas aime ses projets, il y consacre du temps, de l’énergie. C’est quelqu’un de très bienveillant, ça se voyait dans la relation qu’il avait avec les acteurs en amont du tournage et sur le tournage. C’était très beau d’assister à ça. Lorsque Lukas tourne, il est très professionnel, et il attend que chacun le soit aussi. Sa générosité entraîne la notre. C’était un bonheur de travailler avec lui.

J’imagine que vous avez été sensible à certains reproches faits à Lukas Dhont, notamment celui de ne pas avoir choisi une actrice transgenre pour le rôle de la Lara mais un danseur. Qu’avez-vous à répondre à cela ? 

VP : Je pense que c’est un choix de Lukas, et ce qu’il m’avait expliqué, et ce qui est juste, c’est qu’il a fait passer un casting sans genre, juste avec des qualités : savoir danser, avoir 15 ans. Ça a été très compliqué pour lui de trouver quelqu’un de cet âge-là, il a vu des filles, des garçons, des ados trans. Ce que Lukas m’a dit c’est qu’il ne voulait pas prendre la responsabilité de choisir une personne trans ou en phase de transition par peur que certaines des scènes du film ne la heurtent de plein fouet, par peur de lui faire mal en filmant un corps qui l’embarrasse, et qui de fait serait imprimé dans un film. Ce sont des considération extrêmement sensibles et bienveillantes.

Cannes, les prix, les applaudissements, Toronto… Comment vivez-vous tout ça ?

VP : C’est assez énorme. Lorsqu’on tournait, je me rendais bien compte qu’il se passait quelque chose. Je n’ai jamais vu de rushs sur le plateau, mais la manière qu’avait Lukas de filmer, de mettre en scène, en disait déjà long. Il y avait beaucoup d’émotion à Cannes pour la première. On ne s’en rend pas compte comme ça, mais c’est très fatigant en réalité, et j’avais encore des choses à faire après ces quinze jours, des cours à finir, des examens à passer ! Quand j’y repense, je me dis que tout ça n’a pas été vraiment réel. On rencontre beaucoup de gens d’un coup, on est un peu dépassé par ce qui se passe, c’est presque surréaliste ! En revanche, je me dis que cette première fois a été unique, ça ne se repassera plus jamais de la même façon.

Est-ce que ce premier rôle, vous qui êtes danseur, vous donne envie de continuer à faire des films ?

VP : J’adore danser, c’est comme inscrit en moi. Je n’imagine pas faire autre chose. Mais forcément, avec ce qui s’est passé avec ce film, je m’interroge aussi sur le jeu. Ça me donne envie de continuer, de faire plus encore, même si jouer et danser sont deux activités qui demandent beaucoup de temps et de travail. Je reste ouvert aux projets à venir, mais ce qui est sûr, c’est que je vais continuer mes études de danse, au moins jusqu’à mon diplôme. Ce qui ferait que je pourrais accepter de refaire du cinéma, c’est avant tout l’histoire que le metteur en scène veut raconter. Une histoire avec des personnages forts et qui ont quelque chose d’héroïque en eux, sans forcément le savoir, comme Lara.

Propos recueillis par Ava Cahen

Girl, en salles le 10 octobre 2018.

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