Visages Villages d’Agnès Varda et JR

Une fresque citoyenne qui manque de perspective

Lorsqu’on demande à Agnès Varda quel film récent lui a fait le plus de bien, elle choisit sans hésiter Paterson, la douce et lumineuse comptine de Jim Jarmusch. En découvrant Visages Villages ce choix apparaît logique tant le personnage interprété par Adam Driver, un chauffeur de bus simple et innocent, aurait pu être de ces anonymes rencontrés par Varda et son acolyte JR lors de leurs pérégrinations cinématographiques.

Agnès Varda, 89 printemps, est fascinée par la mémoire. Avec son documentaire introspectif Les Plages d’Agnès, elle s’était attachée à voyager dans ses souvenirs et à rejouer des scènes de sa propre histoire. Jean-René, alias JR, immortalise depuis le début de sa carrière les visages qu’ils croisent dans le monde entier. De leur rencontre en 2015 est née une idée de voyage, le voyage de Visages Villages. A bord du camion photographique de JR, le duo part vadrouiller dans les campagnes françaises, du Nord à la Provence, en passant par la Normandie. Donner la voix à des anonymes, leur rendre hommage en affichant leurs portraits, tel est l’objectif que se fixent les deux artistes bientôt devenus inséparables et complémentaires. Alors qu’Agnès discute et plaisante avec les villageois, JR photographie leurs visages et les colle aux yeux de tous. « Être à l’honneur, attends, pour une fois ! » s’exclame Nathalie, une femme de docker, lorsqu’elle découvre sa photo collée sur une pile de containers. Mettre à l’honneur des héros du quotidien, des héros d’un rien et de tout, tel est le fil qui guide le duo sur les routes de l’hexagone.

Les visages photographiés sont déjà des histoires, et on peut y lire ce que la vie y a écrit. Les corons du Pas de Calais portent en eux la mémoire de toute une région, toute une génération de mineurs, aujourd’hui, et probablement à tout jamais, disparue. Vincent, un carillonneur du Vaucluse, comme son père et son grand-père avant lui, détient les clés d’un savoir-faire familial et authentique. Visages Villages ne traitent pas seulement du présent et des vivants. Nathalie Sarraute, Henri Cartier-Bresson ou encore Guy Bourdin y sont aussi visités. Ils sont les envoyés du temps. Le temps qui passe et efface les souvenirs, comme l’océan emportant la photo que JR colle sur un bunker d’une plage normande. Ce va-et-vient permanent entre l’intime et le collectif permet au film de gagner de l’ampleur, bien que les rencontres et les conversations engagées avec les villageois soient souvent trop succinctes et laconiques. De ce côté-là, Visages Villages ne tient pas toutes ses promesses. Alors que ces interactions devaient être la sève du récit,  leur brièveté et  leur superficialité les empêchent de déclencher une réflexion, de nous faire sincèrement connaître ces anonymes et ce qui les anime.

La simplicité qui se dégage de ce périple sans chemin tracé devient progressivement une impossibilité pour le film de se poser, se calmer et réfléchir. Dans un même temps, le récit bifurque et s’attarde sur la relation, burlesque il est vrai, qu’entretiennent Agnès Varda et JR, nous éloignant de fait du cœur du sujet, les villageois. Une autre frustration naît d’un manque criant de densité politique. Si donner la parole à ces anonymes est un geste politique fort, on ne retrouve malheureusement pas cette intention dans le propos du film. La cinéaste citoyenne et le photographe à lunettes nous avaient pourtant habitués à des prises de position plus franches. Elle avec Les Glaneurs et la Glaneuse et Sans toit ni loi, lui avec sa dernière installation à Clichy-Montfermeil, une fresque des habitants de cette cité marquée par les révoltes de 2005. Ici, alors que de nombreuses personnes rencontrées et de territoires visités auraient pu être la source de réflexions sur le devenir du monde rural, Visages Villages préfère rester à la surface. Cette collaboration ambitieuse et engagée sur le papier, entre deux univers et deux générations, n’aboutit finalement qu’à une esquisse sans relief de la France rurale.

Réalisé par Agnès Varda et JR. Durée : 1H29. En salles le 28 juin 2017. FRANCE