Un regard amoureux sur le cinéma français + francophone

78e édition de la Mostra : le français, langue vivante à Venise

par | 12 Sep 2021 | CINEMA, z - Milieu

C’est une Française, Audrey Diwan, qui a remporté le Lion d’or pour L’Événement ! Une récompense méritée, qui synthétise la belle présence – et la juste diversité – du cinéma francophone sur la lagune, du 1er au 11 septembre derniers…

Les villes d’eau, baignées de lumière estivale et de clameurs cinéphiles, réussissent aux réalisatrices françaises, semble-t-il ! Après Julia Ducournau, Palme d’or en juillet dernier à Cannes pour Titane, voilà qu’Audrey Diwan obtient elle aussi une récompense suprême pour L’Événement : le Lion d’or de la 78e édition de la Mostra de Venise. Cette nouvelle consécration est réjouissante. D’abord parce qu’elle laisse penser qu’un vent de féminisme souffle enfin sur les hauts lieux du 7e art (pour mémoire, Venise avait déjà célébré une femme remarquable en 2020, à savoir Chloé Zhao pour son inoubliable Nomadland). Ensuite parce qu’elle synthétise l’excellente tenue du cinéma hexagonal, voire francophone, tout le long de ces 12 jours de compétition vénitienne. Attention, n’en déplaise aux « tifosi », il ne s’agit pas ici de céder au réflexe chauviniste bébête, juste de pointer les bonnes surprises du « made in France » à l’heure italienne.

Haut et fort

L’Événement en fait partie. Adapté du récit autobiographique d’Annie Ernaux (Gallimard, 2000), le deuxième film d’Audrey Diwan a pour lui la force de son sujet (une étudiante, au début des années 60 en France, refuse son destin de « fille-mère » et décide d’avorter alors que la loi et la morale le lui interdisent) et la justesse de sa réalisation. Tour à tour âpre et flottante, elle est totalement raccord, de fait, avec le parcours de son héroïne, si déterminée mais si seule. Justesse des scènes chez la « faiseuse d’anges », dures, crues, précises. Justesse de la froideur bleutée qui enveloppe l’image. Et justesse, enfin, de ce Lion d’or politique, au vu de l’époque (réactionnaire) et du pays hôte (l’Italie catholique…). Bravo, Bong Joon-ho et son jury !

Toujours dans le registre de l’adaptation littéraire, Illusions perdues de Xavier Giannoli (d’après l’œuvre célébrissime de Balzac, donc) a beaucoup plu aux festivaliers, un peu moins aux jurés qui ne l’ont pas retenu dans leur palmarès. Vive, stylée, féroce, cette fable sur l’ambition (et la vanité parisienne) est pourtant une réussite, d’autant qu’elle tisse avec brio des liens savoureux avec notre époque. Son casting au petit poil (Vincent Lacoste, Benjamin Voisin, Cécile de France, Gérard Depardieu, Xavier Dolan) ravira les spectateurs lors de sa sortie en France, fin octobre. Second « film du milieu » français de la compétition, Un autre monde de Stéphane Brizé n’a pas davantage reçu de prix. Moins scotchant que ses deux opus précédents (La Loi du marché et En guerre), il reste pourtant des plus pertinents, et captivants, puisqu’il décortique une fois encore les effets pervers de notre monde ultralibéral, en se plaçant du côté des cadres d’une multinationale cette fois. Vincent Lindon y est à nouveau impressionnant.

Promesses

Voyage, voyages… toujours en V.F. A l’image de sa lagune matricielle, il faut reconnaitre que la Mostra offrait de nombreux canaux pour qui voulait se laisser embarquer en français, en marge de la compétition officielle. Le jury de la section parallèle « Orizzonti » s’est ainsi enthousiasmé pour A Plein temps, le deuxième film d’Eric Gravel (après Crash Test Aglaé), qui dresse de façon haletante le portrait poignant d’une mère célibataire courant de l’aube à la nuit tombante (Laure Calamy, phénoménale). La section « Orizzonti Extra », plus flâneuse, s’est offert, elle, avec Ma Nuit, une balade post-Nouvelle Vague dans le Paris d’aujourd’hui, à la fois gracieuse et grave, en compagnie de Marion, une jeune fille de 18 ans en deuil de sa sœur aînée. Signé Antoinette Boulat, fameuse directrice de casting en France, ce premier film poétique permet aussi, surtout, de découvrir Lou Lampros dans un premier rôle, une révélation.

Du côté de la section « Gionarte degli autori », c’est le film franco-belgo-suisse d’Antoine Barraud, Madeleine Collins, qui a ravi les regards et durablement intrigué. Ses motifs hitchcockiens – une femme mystérieuse et belle menant une double vie, un chignon blond en forme de spirale, les vertiges de l’amour associés aux troubles de l’identité – y sont pour beaucoup. Le magnétisme de Virginie Efira également… Enfin, dans la section « Biennale College Cinema », qui soutient les talents de demain, le thriller Mon Père, le diable s’est notablement distingué. Par l’ambition de son sujet : une Guinéenne, réfugiée en France, coule des jours paisibles dans une petite ville au cœur des Pyrénées lorsque l’arrivée d’un nouveau prêtre fait ressurgir son passé d’enfant-soldat. Mais encore par la diversité trop rare de son casting (Babetida Sadjo et Souleymane Sy Savane, sobrement intenses). Ou par la complexité de ses thèmes (attraction-répulsion entre les deux personnages principaux). Écrit et réalisé par Ellie Foumbi, une jeune Camerounaise formée à l’université Columbia de New-York, ce premier film est encore rigide par instants, mais il est réellement prometteur.

L’Événement, d’Audrey Diwan, sortie le 2 février 2022.
Illusions perdues, de Xavier Giannoli, sortie le 20 octobre 2021.
Un Autre monde, de Stéphane Brizé, prochainement.
A Plein temps, d’Eric Gravel, prochainement.
Ma Nuit, d’Antoinette Boulat, prochainement.
Madeleine Collins, d’Antoine Barraud, sortie le 29 décembre 2021.
Mon Père, le diable, d’Ellie Foumbi, prochainement.

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