Réalisatrice indépendante adepte du “do it yourself”, la réunionnaise Aurélia Mengin organise, pour la 16ème année consécutive, le festival de film fantastique “Même pas peur”. Sa particularité ? Offrir au public du “Sud sauvage” de l’île de la Réunion, un panorama international de courts et longs métrages allant de l’étrange à l’horreur, flirtant avec une certaine irrévérence queer et féministe, et ce, pendant 4 jours de projections gratuites. FrenchMania l’a rencontrée, sur place, hier, jour d’ouverture de ce rare événement cinéphile de l’île volcanique à la végétation luxuriante.
Comment est née l’envie de créer ce festival au tout début des années 2010 ?
Après 6 ans d’études en macroéconométrie, je reviens à mes envies premières d’être actrice et j’étudie 3 ans à l’Actor’s studio. C’est là que je me rends compte que c’est la mise en scène qui m’intéresse. J’écris et réalise mes premiers courts métrages et commence à fréquenter les festivals de cinéma. J’y rencontre d’autres gens comme moi, qui parlent la même langue et je trouve une famille. Du coup, je continue à faire mes films. C’est à ce moment, un peu avant mes 30 ans, que je me dit que cela pourrait être génial de créer un festival. Je connaissais bien le maire de Saint-Philippe, dans le Sud sauvage de la Réunion où mes parents avaient créé un lieu dédié à l’art contemporain. Celui qui était alors le plus jeune maire de France cherchait un projet culturel pour sa ville et, lors du tournage d’un de mes courts métrages avec Jackie Berroyer, on évoque un festival de films fantastiques, et on trouve même le nom « Même pas peur ». Rendez-vous est pris un an plus tard pour la première édition ! Cette première est hyper dure, une des expériences les plus douloureuses de ma vie, j’avoue. Très difficile, très peu de gens, mais on séduit tout de suite les scolaires. 15 ans après, on a fait du chemin et le festival est devenu un vrai rendez-vous.
Pourquoi était-ce important pour vous d’envisager le cinéma fantastique et sa composante féministe, queer, le travail sur le corps ?
Depuis enfant, en tant que fille d’artistes, j’ai beaucoup travaillé avec mon corps. Je le considère comme de la pâte à modeler artistique. Je suis fan de Niki de Saint-Phalle ou d’Orlan. J’ai toujours aimé ça. Et ça se retrouve dans mon travail au cinéma depuis mes premiers courts. Il y a toujours eu de la diversité, de la couleur, du corps, de la sexualité… Et le cinéma fantastique interroge souvent ces thématiques : les corps, la bienséance et les carcans… Je voulais défendre des films qui portaient ça en eux parce que j’ai cette cette conviction, de façon presque, viscérale. On n’a pas encore eu « me too », on n’a pas encore beaucoup de femmes dans le cinéma de genre. Mes films sont hyper mal reçus globalement en France et il y a même une espèce de mépris. Moi, après, je suis Bélier, je suis autiste Asperger, je m’en fous. Ce n’est pas de l’arrogance mais j’ai l’impression que l’art et la mise en valeur de films différents dans un festival, c’était ma mission !
Et ce territoire, celui de ce « Sud sauvage » de l’Île de La Réunion offre un cadre unique qui est en correspondance avec le fantastique et l’étrange…
On m’a dit que c’était un peu excentré mais je sentais que c’était là que je devais le faire. Mon père (L’artiste Vincent Mengin-Lecreulx, décédé en 2023 et dont l’âme – et les œuvres – plane sur le festival, NDLR) je l’ai toujours vu en train de tout construire, en train de relever les manches, il avait toujours les mains dans le cambouis. Il était ancré dans ce territoire. Donc il y a une certaine filiation naturelle. Et j’étais convaincue que ça passait aussi beaucoup par l’éducation à l’image auprès des plus jeunes, par la transmission. Je suis quelqu’un qui fait des films et Nicolas, qui organise le festival avec moi, est compositeur et sound designer pour le cinéma. C’est important parce nous ne nous positionnons pas en tant que professeurs du cinéma ou sachants. Je suis autodidacte et plutôt une passeuse et c’est de cette place que je conçois le programme du festival, je marche au coup de cœur. Si je suis convaincue par un film, personne ne peut m’enlever cette conviction. C’est ça, je crois, la force du festival. Il y a une vraie identité dans la ligne artistique, dans les choix. Le festival « Même pas peur » est né de la volonté de faire exister un cinéma différent.
En quinze ans d’expérience, quels sont à vos yeux les évolutions marquantes autour du festival ?
La jeune génération, elle est très ouverte au cinéma de genre. Et je pense qu’à la Réunion, on a joué un rôle, parce que, depuis le festival, il y a vraiment une volonté de faire de l’île une terre d’accueil, une terre de cinéma et de s’ouvrir à des genres de cinéma différents. C’est une prise de conscience qu’on ne peut pas être que dans l’entre-soi, qu’on doit s’ouvrir, notamment à l’international. Les principaux distributeurs de films ici, prennent désormais des films qu’ils ne prenaient pas avant. Côté festival, on cultive cette audace de se mesurer à un festival hexagonal même si on a moins de moyens financiers. Mais avec la gratuité des séances, l’aspect chaleureux et généreux, on reste dans quelque chose d’un peu familial. J’aime bien que les gens se parlent, qu’ils soient surpris, désarçonnés, et l’idée c’est d’éviter tout snobisme tout en assumant une radicalité presque punk en termes de programmation !
16ème édition du festival “Même pas peur” , du 18 au 21 février 2026, Cinéma Henri Madoré, Saint-Philippe, La Réunion – Programme sur le site Même pas peur
Photo : “Les Larmes du crocodile” de Tumpal Tampublon (Indonésie, Singapour, France, Allemagne)


