Je est un autre
Dans La Moustache (2005) adaptation cinématographique par Emmanuel Carrère de son propre roman publié en 1986, Marc, interprété par Vincent Lindon se rase la moustache qu’il portait depuis toujours. Sauf qu’aucun de ces proches ne remarque ce changement, lui soutenant même qu’il n’avait jamais porté de moustache de sa vie. Le nouveau film du tandem Nicolas (Charlet) et Bruno (Lavaine), aux manettes des séquences humoristiques cultes de Canal + « Le Message à caractère informatif » dans les années 1990, passe le même pacte entre son héros et les spectateurs. Alter Ego est l’histoire d’Alex (Laurent Lafitte), quarantenaire lambda au crâne dégarni, qui vit avec sa femme Nathalie (Blanche Gardin) et leur fils Enzo dans un pavillon classique avec jardin et travaille à la COGIP. Une petite vie ordinaire qui lui convient très bien jusqu’au jour où… Axel (Laurent Lafitte, bis repetita) s’installe en voisin dans la maison mitoyenne. Celui-ci s’avère être son sosie parfait mais en mieux. Il a une superbe chevelure, un costume taillé, une femme sublime (Olga Kurylenko), et pratique un sport différent tous les matins quand Alex fume une cigarette avec son café. Et en plus il est sympathique. Un double je(u) que personne ne semble remarquer à part nous autres observateurs cachés qui assistons à cette performance dupliquée de Lafitte, récemment auréolé d’un César du meilleur acteur pour son rôle survolté de Fantin dans La Femme la plus riche du monde de Thierry Klifa. À partir de ce postulat absurde, le duo Nicolas et Bruno qui abordait déjà la dualité dans La Personne aux deux personnes déploie une farce paranoïaque à la lisière du fantastique. Cette autoscopie (nom donné à ce trouble psychique dont l’hallucination nous renvoie notre propre image) fabriquée inscrit le film dans une réflexion pertinente sur les réseaux sociaux comme si Axel, le voisin parfait était la version « instagrammable » d’Alex, cette meilleure version de nous-mêmes que la société cherche à nous faire atteindre et l’écart entre mondes virtuels et réels. Après cette première partie vaudevillesque hilarante, le film déraille (avec maîtrise) vers le cauchemar grotesque accentuant malaise et inquiétante étrangeté dans un savant mélange de genres dans lequel le thriller s’installe en mode grand guignol. Le duo de réalisateurs défend un cinéma artisanal sans effets spéciaux se fiant au traditionnel champ/contre champ et au talent d’une troupe de comédiens dont Zabou Breitman ou Marc Fraize qui maîtrisent leurs arpèges comiques et entourent Lafitte, quant à lui déjà potentiellement en lice pour un second César l’an prochain.
Écrit et réalisé par Nicolas Charlet et Bruno Lavaine. Avec Laurent Lafitte, Blanche Gardin, Olga Kurylenko… 1h39 – Tandem – En salles le 4 mars 2026.


