Sept ans après son premier essai, L’Ordre des médecins, David Roux raconte le long parcours d’émancipation d’une femme qui comprend que sa vie bourgeoise d’épouse et de mère parfaite l’empêche. FrenchMania l’a rencontré pour évoquer la façon dont il a travaillé sur ce drame qui convoque l’époque, les motifs d’un cinéma chabrolien et Madame Bovary…
Comment est née l’envie d’adapter Son nom d’avant , le roman d’Hélène Lenoir ?
David Roux : En fait, assez vite, à la fin de la fabrication de L’Ordre des Médecins, on s’est dit avec Candice Zaccagnino, ma productrice, qu’on voulait absolument retravailler ensemble. On s’est fait lire des livres chacun pour savoir quel pourrait être, éventuellement, notre prochain film. On s’est mis d’accord vraiment très vite sur celui-ci en se disant que peut-être, il serait possible de le faire pour un budget raisonnable et que du coup, ça nous faciliterait la vie et … Il nous a fallu sept ans pour le monter. J’ai tout de suite aimé ce livre, d’abord pour ses qualités littéraires et puis pour sa recherche formelle et sa capacité à nous faire partager le quotidien écrasant de cette femme. Et puis, il y avait un petit défi à essayer de retrouver ce que la langue littéraire pouvait permettre sous une forme cinématographique. J’avais aussi l’impression que ce serait complètement différent de ce qu’était L’Ordre des médecins avant de m’apercevoir qu’en fait, il y avait beaucoup de points communs que je n’avais pas soupçonnés : Le côté huis clos, le personnage central qu’on suit en permanence, qui est de toutes les séquences et dont on observe la lente prise de conscience que son monde est en train de s’effondrer… Évidemment, ce ne sont pas exactement les mêmes enjeux, mais il y avait quelque chose dans la trajectoire du personnage, dans la trajectoire du film, qui était un peu de la même nature.
Comment avez-vous décidé de jouer avec les références ? On pense à Chabrol mais pas que…
Il y en a tellement et qui sont tellement puissantes ! Oui, on pense à Chabrol évidemment. On pense aussi, du côté littérature à Madame Bovary, par exemple. En fait, l’idée c’était de ne pas être écrasé par cela même si c’est très présent. C’est tellement un savoir commun qu’on a tous, parce que Madame Bovary, on l’a lu à l’école, et que tout le monde a vu un film de Claude Chabrol, même sans être forcément très cinéphile. Je me suis dit que ce savoir commun était une force, qu’on allait pouvoir s’appuyer là-dessus. Puis d’autres références viennent quand on commence à travailler : Bergman, Hitchcock, Douglas Sirk…Cela peut être totalement écrasant donc on s’efforce de ne pas trop y penser ! Le défi c’est de réfléchir à comment on peut raconter cette histoire-là qui est presque d’une banalité à pleurer et qui a été mille fois racontée… Comment, précisément, on va essayer de la raconter pour qu’il y ait un éclairage nouveau. La Femme de est un thriller domestique qui assume une certaine lenteur et qui, en même temps, est complètement chargé de suspense, de tension. L’idée, c’était vraiment d’essayer de faire partager ce que c’était que la pesanteur qui entoure cette femme, qui l’engloutit, qui l’efface presque.
Toute la difficulté, c’est aussi qu’il n’y a jamais de coup d’éclat, que le récit est très tenu…
Oui, Exactement. Mais c’est à mon avis aussi pourquoi l’écriture et le financement du film ont été assez longs. Et aussi, justement, ce pourquoi ce n’est pas si mal que ça a été long. Pour trouver les bons dosages. C’est vraiment un film qui joue entre l’implicite, l’explicite, et tous les silences de cette maison, les non-dits entre les personnages, sont vraiment très chargés. Les questions qui se posaient à l’écriture se sont aussi posées pendant le tournage : à quelle distance on se met, comment on résiste à la tentation de filmer en gros plan le visage magnifique et captivant de Mélanie Thierry. Ou encore : Est-ce qu’elle se permet de sourire ? La réponse est non. Très peu, le moins possible, pour qu’à la fin, le sourire discret prenne toute sa puissance. C’est cette matière assez délicate qui fait que c’est excitant.
Il fallait trouver la bonne maison parce qu’elle est presque un personnage à part entière ?
Ça pourrait être une maison de films d’horreur, mais ça ne l’est pas vraiment. Il y a quelque chose de très écrasant. Avec mon équipe technique, on avait un langage de film de genre. Cette maison, effectivement, a été assez providentielle. Il nous fallait une maison qui parle d’une richesse qui se sédimente de génération en génération, qui n’a cessé de prospérer. Quand on l’a enfin trouvée, elle avait ce côté un peu inquiétant, un peu gothique, un peu maison de Rebecca de Hitchcock… Et ce bow-window, c’était génial, ce petit côté anglais ! En plus, il y avait ces grandes fenêtres partout, la végétation toute proche, hivernale, donc menaçante. Nous, on l’appelait la forêt hantée.
Les idées de casting étaient déjà présentes pendant l’écriture ?
Non, pas à l’écriture parce que d’abord, ce n’est que mon deuxième film et l’écriture, c’est encore un enjeu. Juste aller au bout et que ça ressemble peut-être à un film, c’est déjà beaucoup. Donc, je me concentre là-dessus. Ça, la première chose. Et puis la deuxième, c’est que j’évite aussi presque volontairement de penser à quiconque parce qu’après on peut se retrouver un peu embêté quand ceux a qui on pense refusent. Quand il a été question de faire lire le scénario, on était en 2021 et il se trouve que je venais de découvrir Mélanie Thierry dans La Douleur d’Emmanuel Finkiel. Ce film magnifique où elle joue Marguerite Duras, qui est un auteur auquel on peut penser quand on lit le roman d’Hélène Lenoir. Et surtout, elle incarne un personnage en prise avec sa propre impuissance qui essaye d’entreprendre quand même des choses. Moi, elle m’a transpercé. On lui a envoyé directement. Et par chance, elle a accepté et, quand il s’est agi de tourner, quatre ans plus tard, elle était toujours partante.
Elle est formidable dans ce personnage…
Et en faisant très peu, avec une grande économie de moyens, elle fait passer des choses vraiment très puissantes, ambiguës et indéchiffrables. C’est génial de ne pas tout expliquer, de ne pas tout donner et de ne pas tout dire non plus. C’est vraiment un personnage qui n’est plus écouté qui, donc, à force de ne plus être écoutée quand elle parle, ne dit plus rien. Jusqu’au moment où elle retrouve la parole parce qu’enfin, quelqu’un la regarde et l’écoute.
L’autre grand intérêt du film c’est d’évoquer les particularités de ce milieu bourgeois dans une époque post-me too où tout semble avoir changé…
Il ne faudrait pas croire que la partie est gagnée. Je pense qu’on aurait tort. C’est un film qui se passe chez les grands bourgeois, mais j’ai l’impression que les structures du patriarcat sont tellement puissantes, tellement ancrées que c’est aussi partagé dans bien d’autres milieux sociaux. Ces hommes, par exemple, sont, je crois, de purs produits de leur milieu. Mais le luxe, quand on est un homme, c’est qu’on peut éviter de se poser des questions qu’aucune femme ne peut éviter. Certaines peuvent décider que ça leur convient très bien comme la sœur qui a décidé que ce monde-là lui allait. Mais la question se pose. Une des propriétés de ce monde-là, de la grande bourgeoisie, c’est d’être aussi plastique et de changer juste ce qu’il faut pour s’adapter à l’époque et continuer à dominer. Avec aussi une autre propriété qui est la discrétion, ne pas faire de vagues, exercer le pouvoir en silence, de loin, en étant le moins visible possible. J’adorerais que ce monde-là soit révolu, mais ce n’est pas le cas. Et je crois vraiment que l’actualité nous rappelle quotidiennement à quel point ce monde-là est encore vif et puissant.

