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Mélanie Thierry (La Femme de) : « J’y ai mis un peu de Jeanne Dielman »

par | 13 Avr 2026 | Interview, z - Milieu

Elle s’est imposé ces dernières années comme l’une des actrices majeures de sa génération. Mélanie Thierry donne corps et voix à Marianne dans La Femme de de David Roux et nous parle de ses inspirations et de la façon dont elle a envisagé ce personnage de femme effacée et serviable en voie d’émancipation.

FrenchMania : Qu’est-ce qui vous a plu dans le personnage de Marianne, l’héroïne de La Femme de ?

Mélanie Thierry : Je crois que ce qui m’a attiré dans un premier temps, c’est l’atmosphère. Je savais que l’image allait être belle, qu’il y avait quelque chose de scénographique qui allait me plaire. Et puis, j’ai toujours été sensible au cinéma de Chabrol et avec sa disparition, les films qui traitent de cette France de province, de l’Église au milieu du village, de la bourgeoisie un peu rance, se font rares. Il y avait quelque chose de cet esprit-là qui me plaisait. Ces femmes n’existent plus au cinéma alors qu’elles existent. Elles sont là, je veux dire. Et leurs récits d’émancipation doivent exister aussi.

Comment vous avez pris vos marques dans ce personnage ?

Je ne sais pas. C’est toujours difficile, les femmes taiseuses, parce qu’on ne sait pas ce qu’elles pensent, on ne sait pas comment elles traversent les choses, on ne sait pas où vont leurs émotions et comment elles négocient avec leurs sensibilités. Parce qu’à force de se taire et de parler à bas mots, elles sont dans l’effacement même de leur propre existence. C’est ça qui me plaisait, c’est qu’à la fois, il y ait quelque chose de totalement résigné, parce que cette vie n’est pas pire qu’une autre, parce qu’on s’en accommode, parce que tout cela est d’une certaine façon confortable et on ne fait pas de vagues et, en même temps, d’une façon insidieuse s’agrègent les petites humiliations du quotidien. À quel point ça nous entache ? À quel pont ça nous entaille ? Et puis, comment on devient complice finalement même de ce système-là, comment on devient transparente à travers le regard d’un homme, à travers le regard d’un beau-père, d’un fils. Et comment son existence devient écrabouillée par cette maison imposante et menaçante.

Elle est presque prise dans quelque chose de mécanique, un empêchement quasi physique…

Il y avait l’idée d’une madame Bovary qui aurait eu envie d’une vie plus grande quand elle était jeune, qui voulait s’extraire de son milieu pour pouvoir vivre une autre vie. Et puis finalement, elle se retrouve dans une autre prison et elle n’a plus la force, ni les ailes pour pouvoir s’en extraire et trouver la capacité de se redresser, de se cabrer et de s’enfuir. J’aime bien aussi les films où on n’est pas obligé de faire mille choses, ou il n’y a pas de démonstration, de performance. J’ai trouvé que ce personnage qui rase les murs, qui est habillé avec ses vieux gilets mités, mais qui reste impeccable avec un brushing impec’ où il n’y a rien qui dépasse était passionnant. J’y ai mis un peu de Jeanne Dielman aussi. Il y avait quelque chose de cet ordre-là, la reproduction de gestes. Aujourd’hui, les filles arrivent à prendre leur vie en main d’une façon plus téméraire, elles peuvent claquer la porte, ouvrir leur gueule parce qu’elles sont éduquées différemment, parce qu’on leur apprend très tôt à savoir être indépendante, autonome. Mais ces femmes de 45, 50 ans, elles n’ont pas eu la même façon d’appréhender la vie. Elles étaient moins armées.

Il y a un devoir moral, de se dire qu’on a accepté des contraintes et qu’on ne peut plus s’en échapper jusqu’au déclic…

C’est en ça que ça devient détestable pour elle-même, le fait d’être complice de ça et de s’en accommoder, de se rendre compte qu’elle s’est résignée. Ça, c’est infernal parce que l’estime de soi en prend un coup. Et puis, à force de se taire, tu prends l’habitude de te taire. Tu n’arrives même plus à percevoir le son de ta voix. Et puis hop, il va y avoir ce moment où tout d’un coup, elle va taper du pied et se relever, tant bien que mal, petit à petit, avec le temps que ça prendra. Mais pour retrouver ce courage-là, il faut le regard de quelqu’un. C’est toujours l’autre qui va te permettre de t’autoriser, qui va te permettre de reprendre confiance, de reprendre ta respiration. Seul, on a du mal à faire les choses. Seul, on est empêtré dans quelque chose, on est emmuré. C’est fou comme le regard de l’autre va te permettre d’avoir du courage et de te dire que tu en as le droit. Avant cela, elle n’arrive plus à respirer, elle est en apnée.

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