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Pierre Le Gall (Du Fioul dans les artères) : « La route leur permet de se rencontrer et les empêche de se revoir »

par | 6 Juin 2026 | Interview, z - Milieu

C’est son premier long métrage et il le portait en lui depuis de nombreuses années. Pierre Le Gall a bouleversé la Croisette en présentant Du Fioul dans les artères qui raconte le travail, le temps et l’amour à travers la rencontre de deux routiers, l’un français, l’autre polonais. Remarqué lors de sa première à la Semaine de la critique en mai, le film s’est vu décerné la première Queer Palm Révélation et sera en salles le 2 décembre prochain.

Comment cette histoire d’amour gay dans le milieu des routiers s’est imposée à vous ?

Quand j’ai commencé l’écriture de ce premier long métrage, je savais que je voulais raconter une histoire qui parle de temps et d’amour. C’est vraiment les deux thématiques que j’adore en tant que spectateur au cinéma. Mon film préféré, c’est In the Mood for Love qui est vraiment la quintessence de ces deux thèmes. En 2020, pendant le confinement, j’ai fait partie de ces personnes privilégiées qui ont pu rester assignées à résidence en toute sécurité. Vu qu’on ne savait pas ce qui se passait, on était effrayé. De manière inhabituelle, je me suis mis à regarder les JT, à écouter la radio pour avoir des nouvelles et d’un coup, on découvre le quotidien de plein de femmes et d’hommes qui ont continué à travailler : des infirmières, des infirmiers, des caissières, des caissiers, des éboueuses, des éboueurs et donc des conductrices et conducteurs routiers. Et d’un coup, là, je découvre un métier que je pensais connaître et que je ne connaissais pas du tout, avec des hommes et des femmes qui partent 5 à 7 jours sur 7 sur les routes, loin de leur famille, de leurs enfants, de leurs amoureuses, de leurs amoureux et qui sont surtout passionnés par leur métier. J’ai pris conscience que tout ce que je portais, mon téléphone, mes lunettes, tout a été un jour transporté par un camion. Pourtant, on ne voit jamais de camion quand on vit dans les grandes villes parce qu’ils livrent quand on dort.

En a découlé tout un travail de documentation ?

Oui, de là, j’ai enquêté au début à distance parce qu’on était encore confiné. Et puis après, avec Jean-Sébastien Lefort, qui est un ami routier gay, avec qui j’ai beaucoup roulé en France, en Angleterre, en Italie, en Suisse. On partait à la semaine, donc on dormait dans la couchette. Là, j’ai vraiment ressenti la route dans mes tripes, dans ma tête, j’ai senti le temps qui s’étire. Les journées passent parfois très lentement et en même temps, c’est un métier qui est très physique. On décharge, on charge, on est stressé, on a peur de ne pas arriver à temps. Et j’avais besoin de vivre cette expérience-là. Après, de manière rigolote, des souvenirs me sont revenus : dans mon lycée à Bayeux, dans le Calvados, il y avait une formation de bac pro routier. Moi, j’étais dans la seule section générale mais dans la cour, il y avait les camions qui venaient, qui passaient. J’ai retrouvé des écrits de quand je n’étais pas encore scénariste, dans des cartons quand j’ai déménagé. Il y a un imaginaire qui est là depuis le début et je pense que mes voyages en stop quand j’étais plus jeune, de Caen à Paris en stop le vendredi soir pour aller au bar Les Souffleurs, qui maintenant s’appelle Les Souffleuses dans le Marais. C’était des camionneurs qui me prenaient souvent en stop. Je pense qu’il y a tout ça qui a infusé en moi depuis bientôt 20 ans.

Et le point de départ, c’est l’envie de raconter une grande histoire d’amour ?

Oui, je voulais raconter une grande histoire d’amour entre deux travailleurs acharnés et en même temps passionnés par leur métier, surtout pour le routier français. Bartosz, le routier polonais, lui, le fait plus par nécessité, de façon plus alimentaire. Il y avait cette idée e l’omniprésence du travail. La route leur permet de se rencontrer et les empêche de se revoir. J’aime beaucoup les paradoxes dans la vie et je trouve que le cinéma est un art qui est assez génial pour traiter les paradoxes des personnages, des situations. Après, il y avait aussi l’envie de leur offrir de la beauté, de la liberté. Par des scènes où à un moment, on peut utiliser l’outil de travail pour s’envoyer en l’air par exemple. Je voulais vraiment qu’on rentre dans ce milieu avec beaucoup de pudeur, avec beaucoup de justesse, d’où mon enquête pour être minutieux sur un métier qu’on ne connaît pas. L’homosexualité n’est jamais un sujet, le milieu routier en tant que tel n’est jamais un sujet non plus, mais ce sont deux minorités, d’une certaine manière, qui finissent par se rencontrer. J’ai toujours été très ému par ce que disait Jean Genet au sujet de l’empathie. Je ne me rappelle plus précisément mais il disait en gros : Si vous n’avez pas d’empathie pour les noirs, pour les pauvres, pour le prolétariat, pour les gens qui sont issus des minorités, vous ne savez pas ce que c’est que d’être gay. Je pense qu’il est important au quotidien, en tant que cinéaste gay, en tant qu’homme gay d’avoir un regard curieux, empathique, à l’écoute de toutes les marges. Elles ne sont pas que sexuelles, elles sont aussi professionnelles, sociales. Pour moi, c’était important de faire découvrir de la manière la plus juste possible ce milieu-là et de filmer le travail et l’homosexualité avec éthique et justesse.

C’est une vision très intersectionnelle de la société qui est présente en filigrane du récit…

Exactement. En même temps, il y a beaucoup d’a priori sur le milieu routier, il y a un imaginaire collectif avec une fantasmagorie autour de ce qui se passe la nuit sur la route ? Catherine Breillat l’avait un peu traitée dans A ma sœur. Il y a cette scène de cruising au début du film qui m’amuse beaucoup parce que je m’inspire un peu de L’Homme blessé de Chéreau, sur la vision d’un lieu interlope, en clair obscur, je pensais beaucoup à Jean-Hugues Anglade qui se baladait dans la gare du Nord. Et puis après, il y a ces flics qui sont là et on se demande : Est-ce que ça existe encore vraiment ? La réponse est oui. Cette scène, elle est née de reportages que j’ai vus à la télé : des aires d’autoroute qui sont fermées, où on coupe les arbres et on ajoute des lumières, justement, pour ne pas permettre de se cacher. Il y a une vraie réflexion sur la liberté de faire l’amour dans des lieux extérieurs. Pour moi, c’était hyper politique de montrer ça. Et en même temps, le spectateur peut comprendre qu’il y a un truc d’un peu homophobie en voyant ces routiers qui font l’amour et qui se font arrêter par des flics. Et en fait, le film, petit à petit, désamorce complètement ça, on n’y parle jamais d’homophobie. On est plutôt dans un droit à la tendresse grâce à la liberté, celle d’oser dire ses désirs, d’oser les vivre. Et j’avais envie de parler de ça dans un milieu ultra-libéral où les chauffeurs sont contraints par tellement de choses, ils sont géolocalisés, chronométrés. Je voulais leur offrir un droit à l’amour au cinéma. C’était important que la fièvre amoureuse de mes personnages vienne coloniser tous ces non-lieux, ces parkings, ces sites industriels qui sont pensés pour les marchandises

Justement, en termes de mise en scène, quelle était votre ligne de conduite ?

J’ai été très influencé par Rien à foutre de Julie Lecoustre et Emmanuelle Marre, parce qu’il y a une radicalité dans l’envie d’être juste sur ce qu’on montre du travail. Il y a quelque chose de très frontal et en même temps, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de tendresse. On ne surdramatise pas par les scènes, on ne surromantise pas, on ne fétichise pas, on n’est jamais misérabiliste. Rien à foutre, pour moi, c’est un film d’une modernité exceptionnelle sur le travail, sur ce que ça dénonce du capitalisme. J’ai encore en tête la scène sourire des hôtesses de l’air… C’est hyper important parce que je crois qu’en tant que spectateur, quand on paye son ticket de cinéma et qu’on se déplace dans une salle pour voir un film en grand, on est curieux, on a envie de découvrir un métier, on a envie qu’on nous le présente d’une manière minutieuse parce qu’on a envie d’être respecté. J’avais aussi envie de scènes obscures, de fantasme, et d’un coup l’écran devient noir et puis la lumière revient, c’est comme si on plissait des yeux pour mieux voir. L’idée, c’est de proposer une expérience sensorielle au spectateur. On sait qu’il est assis sur son siège, mais sa tête, elle travaille, ses yeux travaillent, son cœur travaille, son ventre travaille, son sexe aussi. On est là pour venir un petit peu réveiller tout ça et lui proposer une full expérience sensorielle !

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