Une fille d’aujourd’hui
Difficile de rénover l’imaginaire du cinéma social français, tout particulièrement lorsqu’il s’intéresse aux conditions d’existence matérielles de personnes issues de milieux populaires. Les bourgeois, eux, sont rarement regardés avec ce même désir d’attention au réel et pour cause : rares sont les cinéastes issus du prolétariat, et les nantis ont une fâcheuse tendance à l’aveuglement quant à leur classe sociale. Ce constat pose immédiatement un double problème : les riches sont les seuls personnages de fiction à pouvoir embrasser la variété des expériences humaines, les pauvres, eux, subissent en permanence la menace d’être réduits à leur sociologie.
Premier long métrage de Lila Pinell, Shana échappe avec beaucoup d’aisance et de talent à ce double écueil qui le guette, en figurant un personnage de jeune femme juive d’origine arabe, issue d’une famille des classes supérieures, en ménage avec un dealer de Belleville qui multiplie les allers-retours en prison, pendant qu’elle fait tourner son business. Un profil atypique donc, mais qui ne serait que peu de choses sans son interprète et sa puissance d’incarnation. Eva Huault, dont c’est la première apparition dans un rôle principal, prête ses traits et son naturel à Shana, et permet ainsi au film de faire craquer les coutures du réel social. Franc-parler, affrication, tempérament indolent ponctué d’explosions soudaines : avec sa plastique de bimbo, sa « bouche de suceuse » revendiquée gonflée aux injections, Shana est d’emblée une femme qui déborde et exerce un puissant sentiment d’attraction.
Formée au documentaire, Lila Pinell cale le tempo de son film sur l’énergie de son actrice, dont les témoignages et ceux de ses amies, à la ville comme à l’écran, ont servis de matière à l’écriture du scénario. Elle croque une génération de femmes pour qui les histoires d’amour avec des hommes violents sont monnaie courante, prises au piège mais jamais sans ressources. Une génération traversée par des questionnements intimes – le lesbianisme politique, possible sortie de l’impasse de l’hétérosexualité – mais aussi identitaires et politiques : à demi-mots, Shana confie à sa meilleure amie sa difficulté à embrasser tout en militant pour la cause palestinienne.
Posée, précise, la mise en scène de la cinéaste, qui capte cette énergie brute dans un délicat 16mm, tire le réel vers le romanesque qu’induit le portrait de cette hustler à la française. Pas très éloignée des galériens des premiers films des frères Safdie, Shana voit la sortie imminente de prison de son mec comme un compte à rebours : après avoir piqué dans son pactole pour financer ses soirées entre copines en son absence, l’heure est venue de passer à la caisse. On s’interroge alors un peu de la nécessité d’ajouter une couche métaphorique qui voit Shana essuyer une série de déconvenues rejouant les dix plaies d’Égypte, la renvoyant au traumatisme de son enfance. L’énergie et le naturelle de l’actrice, la formidable capacité d’attention empathique de la cinéaste pour son personnage – qui culmine dans une scène de sororité nocturne à bas bruit –, suffisaient amplement à donner corps aux défis qui jalonnent le parcours d’une femme tentant vaille que vaille de se soustraire aux assignations.
Un film écrit et réalisé par Lila Pinell, avec Eva Huault, Noémie Lovsky, Inès Gherib – Les Films du Losange – 1h20 – en salles le 17 juin 2026


