Sélectionner une page

La Frappe de Julien Gaspar-Oliveri

par | 31 Août 2026 | CINEMA, z - Milieu

Les poings serrés

Les premiers plans sont presque abstraits. La caméra est littéralement à fleur de peau, au plus près de l’épiderme. Ce n’est pas un hasard si le réalisateur, Julien Gaspar-Oliveri, commence de cette manière, lui qui, dans La Frappe, raconte des blessures qui traversent la barrière de la peau, si profondes qu’elles sont invisibles à l’œil nu. Cette peau, c’est celle d’Enzo, endormi à côté de sa sœur, Carla. Deux jeunes adultes, livrés à eux-mêmes depuis un bout de temps déjà, qui ne peuvent pas faire autrement que de se reposer l’un sur l’autre. Leur intimité fait bloc, jusqu’à l’annonce de la sortie de prison de leur père – le motif de son incarcération est volontairement flou. Carla ne veut plus jamais entendre parler de lui. Quant à Enzo, il ne résiste pas à l’idée de le revoir. Alors, leur cocon éclate. La peau a de la mémoire et au contact du père (extraordinaire Bastien Bouillon, glaçant comme jamais), les souvenirs réprimés par Enzo remontent petit à petit à la surface. C’est dans le présent, à distance des faits, que les crimes du passé reviennent le hanter. Le réalisateur n’en fait pas mystère : c’est d’inceste dont il est ici question. La Frappe évite le piège du voyeurisme glauque, préférant s’attaquer de manière frontale aux dérèglements sourds que ces violences (qui ont cessé) ordonnent, à leur infiltration en continue dans la vie quotidienne, même des années plus tard. Il n’y a rien de plus dur à filmer que les silences et les craquelures, rien de plus dur à jouer que les non-dits. Julien Gaspar-Oliveri choisit donc d’en passer par le corps. Sa mise en scène est physique, dans le mouvement, approchant du documentaire. Elle s’ajuste à chaque frémissement d’Enzo, que la transe va progressivement gagner. Diego Murgia (prix d’interprétation masculine au Festival d’Angoulême) et Romane Fringeli (Carla) sont d’époustouflantes découvertes. Leur jeu est d’une justesse rare, brute. La direction d’acteurs est ici indissociable de la mise en scène. Elle est son souffle. Parce que dans La Frappe, le champ se comprime et les poils se dressent. Le film met dans le même état qu’un film d’horreur. L’horreur des violences intra-familiales et des traumatismes sévères qu’elles causent et qui perdurent dans le temps. Dans les yeux d’Enzo, il y a de la peur, mais il y aussi de l’amour – et c’est précisément à cet endroit que La Frappe est le plus bousculant, dans la difficulté qu’a Enzo à couper le lien avec son père, à s’empêcher de l’aimer, malgré les abus qu’ils ont subis, sa sœur et lui, dans leur enfance. C’est sur l’ambivalence de ces sentiments que le réalisateur zoome. Il montre à quel point cet amour intoxique son héros, comment il s’attaque à chacune de ses cellules et affecte même son langage, le faisant régresser. La Frappe sonne l’alerte. Par le cinéma, par la fiction, il invite à un sursaut collectif. Le réalisateur, à la lumière de l’été (saison du film), éclaire les mécanismes de la violence comme peu l’ont fait avant lui. Un choc. Mais un choc salutaire. 

Réalisé par Julien Gaspar-Oliveri. Avec Diego Murgia, Romane Fringeli, Bastien Bouillon, Héloïse Volle … Durée : 1h46. Ad Vitam. En salles le 2 septembre 2026.  

Pin It on Pinterest

Share This