A la reconquête d’un chez-soi
Du 16 au 20 septembre avait lieu la sixième édition du Festival du Film de la Villa Médicis (FFVM). Retour sur une édition hautement politique, traversée par le motif de l’exil et par un souffle insurrectionnel.
C’est en 2021 que Sam Stourdzé, nommé directeur de la Villa Médicis un an plus tôt, initiait un festival de cinéma dans l’enceinte mythique de cette villa romaine perchée sur les hauteurs de la ville. Pour sa sixième édition, la manifestation est restée fidèlement attachée à ses préceptes : offrir à ses spectateurices des projections en plein air, des cartes blanches à ses invités, des focus et ‘une compétition internationale composée de douze films. Son mot d’ordre : une diversité de genre, de registre et de formats (courts, moyens et longs métrages se côtoient dans une même section, sans hiérarchisation), toute entière dirigée vers un dialogue poreux et stimulant entre cinéma et art contemporain. Douze films pour douze cinéastes, invités le temps de la manifestation à séjourner à l’Académie de France à Rome, accueillis et mêlés pensionnaires annuels de la Villa. Fidèle aux vœux de son directeur, le FFVM se veut et se vit comme un festival à taille humaines, tranchant avec le caractère monumental et grandiose de la demeure qui l’abrite.
Trouver sa maison était justement l’un des leitmotivs de cette sixième édition ; un thème qui, à bien des égards, entrait en résonance avec l’actualité géopolitique et le sort de toutes celles et ceux chassés de chez eux. Dans At Night, l’artiste et cinéaste expérimentale franco-britannique Béatrice Gibson filme des morceaux de vie de plusieurs personnages étrangers ou exilés dans un Paris noctambule et polyglotte, faisant, métaphoriquement, des nombreux plans du métro parisien les véhicules de ce récit gigogne et labyrinthique. Comment habiter une ville, un endroit, quand on y est à la marge, quand on est une femme seule avec enfant, une travailleuse du sexe, une cinéaste en terre étrangère ? L’indice est dans le titre : la nuit et ses petits îlots lumineux — épiceries, restaurants, bars et autres échoppes qui ne dorment jamais — semblables à des feux de camps autour desquels on se réfugie en groupe, serrés les uns contre les autres, offrent ici un morceau de toit à ces nomades.
Vestige d’un monde perdu
À la grande question de comment habiter, Fanny Texier répond par un titre manifeste inspiré du célèbre slogan féministe : A Woman’s place is everywhere. Face à l’expulsion prochaine de deux sœurs jumelles sommées de quitter leur loft de Brooklyn, la cinéaste française, désormais basée à New York, affirme un droit à être chez soi partout. Williamsburg, quartier aujourd’hui très huppé de New York, n’avait pas le même visage dans les années 70, période à laquelle la mère adoptive et ses filles, Emilija et Ona, ont décidé de s’installer dans un entrepôt à l’abandon. À la mort de cette dernière, les sœurs doivent plier bagage, un promoteur immobilier ayant racheté les murs de ce bien désormais très onéreux. En enregistrant ces derniers instants, en filmant ces jeunes filles retranchées dans leur maison comme dans un abri, A Woman’s place is everywhere, également roman familial nourri des archives de ses protagonistes, se révèle comme le portrait d’un quartier en mutation. Le film devient alors le vestige d’un monde perdu, la preuve d’une intimité malmenée par la violence sociale de la gentrification.
De maison et de déménagement, il était également question dans The Apple doesn’t fall, court métrage de Dean Wei, lauréat de la mention spéciale de cette sixième édition. Dans un dispositif très singulier — une caméra fixée à un rail de travelling latéral, balayant de gauche à droite l’intérieur d’une maison érigée en une scène de théâtre —, le cinéaste allemand Dean Wei, formé à l’Académie du film de Pékin, chorégraphie les gestes rigides d’une famille dysfonctionnelle, qui ne se parle pas, tente de se rapprocher sans jamais s’atteindre. Rappelant formellement certains plans du cinéma de Wes Anderson, mais aussi un mélange grisâtre d’absurdité et d’humour très tatiesque, The Apple doesn’t fall frappe par sa singularité et l’éloquence de son propos sur le caractère étouffant du foyer.
Le collectif en précieux refuge
Céline Sciamma présentait Tutti Frutti, film né d’une commande du Centre Pompidou (dans le cadre de la rétrospective qui lui était consacrée en juin dernier) et d’une question : « Où en êtes-vous ? ». Journal filmé à la première personne, rappelant la démarche de glaneuse d’une Agnès Varda ou celle d’un Alain Cavalier, Tutti Frutti est le résultat de quatre années d’une pratique de cinéma solitaire, pour un film fourmillant d’idées et de fulgurances poétiques. Sciamma s’y raconte et interroge sa pratique de cinéaste, notamment grâce au recours à une voix off en anglais, quand elle a choisi l’italien pour présenter son film devant l’auditoire du FFVM. Serait-elle devenue apatride ? C’est en tout cas ce que semble formuler, par petites touches, Tutti Frutti, qui, comme son autrice, cherche un autre territoire, un autre pays où il fait bon vivre, loin des rapports de domination de l’industrie dont elle s’est complètement extraite depuis son avant-dernier film, Petite Maman. La crainte d’une fin du monde est partout dans Tutti Frutti. La pluie, la grêle ne cessent de cogner sur cette nouvelle maison de cinéma que Sciamma se construit sous nos yeux. À son humble mesure, le film est une petite pierre précieuse apposée à l’édifice encore fragile d’un corpus d’œuvres lesbiennes importantes à préserver, chérir, montrer, et dont Sciamma redessine la généalogie dans un geste de déférence très émouvant, en convoquant des figures lesbiennes qui ont marqué sa vie : la militante et essayiste Suzette Robichon à l’image, mais aussi la poétesse Renée Vivien, ou encore la chanteuse et résistante Nelly Mousset-Vos et sa compagne Nadine Huong… Entre des plans d’oiseaux perchés sur un petit muret, des images de ciel, d’autres de nuages, Sciamma filme aussi les manifestations, la jeunesse dans la rue, son amie Adèle Haenel au moment du procès qu’elle intentait à Christophe Ruggia, condamné pour les agressions sexuelles commises à son encontre, en même temps qu’elle convoque des images nouvelles, récoltées sur les réseaux, témoins d’une création contemporaine vivifiante. En 45 minutes, le film encapsule de façon très éloquente les vives inquiétudes, mais aussi les espoirs, de l’époque avec le collectif en précieux refuge.
Enfin, le festival a projeté Born in Flames (1983), célèbre et jouissif docufiction de Lizzie Borden dans lequel la cinéaste imagine l’existence de groupes féministes armés prêt à en découvre avec l’oppression patriarcale et raciste dans une démocratie socialiste américaine alternative. La séance se voulait comme un vibrant hommage rendu à Lili Hinstin, programmatrice du FFVM passée par Locarno, Belfort ou encore Nouvelles Vagues à Biarritz, tristement disparue en mars dernier. Le Festival du Film de la Villa Médicis ne pouvait rêver ambassadeur plus puissant que le film de Borden pour insuffler ce parfum d’insurrection qui, du sort des exilés à la reconquête d’un chez-soi, aura traversé toute cette édition.

