Le prix de l’écriture
Avec L’Amour et les forêts (2024), Valérie Donzelli, avait déjà commencé à déplacer son cinéma ailleurs, en adaptant notamment le roman éponyme d’Éric Reinhardt. Elle y flirtait avec les codes du thriller hitchcockien, mais parsemait toujours son film de petites fantaisies et n’abandonnait pas son goût pour les ingrédients du conte – caractéristiques de son univers depuis La Reine des pommes (2009) jusqu’à Notre dame (2019). Pour À pied d’œuvre (son huitième long métrage), la réalisatrice se laisse séduire de nouveau par la matière littéraire et par les mots d’un autre. Ici, ce sont ceux de Franck Courtès, célèbre photographe devenu écrivain qui, dans son roman autobiographique publié en 2023 chez Gallimard, raconta son déclassement social et la découverte de la pauvreté. Payer le prix de sa liberté artistique dans une société qui n’encourage jamais à vivre convenablement de sa passion et dont l’ubérisation croissante agit comme une gangrène dans toutes les sphères. Le sujet a interpellé Valérie Donzelli, petite-fille et arrière-petite-fille de peintres, cinéaste autodidacte, conviant cette fois-ci à la co-écriture de cette adaptation Gilles Marchand. Le personnage de Paul Marquet, alter-ego de Franck Courtès, prend ici vie sous les traits de Bastien Bouillon. Déjà second rôle dans La Guerre et déclarée et Main dans la main, il est désormais le premier rôle – depuis son César de la Révélation masculine pour La Nuit du 12 de Dominik Moll, tout le cinéma d’auteur français s’arrache ses services (Sébastien Betbeder, Amélie Bonnin, Alex Lutz). Dans À pied d’œuvre, il prend son personnage à bras le corps, disparaissant complètement derrière lui, assimilant sa détermination jusqu’au bout et ce choix de la précarité dans chaque recoin de son physique, jusqu’à l’épuisement. Pour la première fois dans le cinéma de Valérie Donzelli, le protagoniste principal est masculin. La trajectoire de Paul est celle d’un homme se retrouvant seul après le départ de son ex-femme et de ses deux grands enfants pour le Canada; un photographe, au salaire confortable, reconverti en écrivain qui ne rencontre ni la chance, ni le succès et dont l’éditrice (impeccable Virginie Ledoyen) n’accepte pas de publier le quatrième manuscrit. Au pied du mur, le héros va devoir alors se trouver un « travail qui lui laisse du temps » pour écrire et va ainsi enchainer les petits boulots ingrats via Jobbing, une application sur laquelle des particuliers peuvent payer une misère des travaux en tout genre à leur domicile. Enfermé dans un studio en sous-sol, il ne peut voir par la fenêtre que les jambes des passants au-dessus de lui, qui le piétinent (clin d’œil évident à Vivement Dimanche de François Truffaut, cinéaste qui ne cesse d’influencer la réalisatrice). Les pensées et rêveries de Paul, Valérie Donzelli nous les communique par la voix off et des images en super 8 qui rompent avec le réel et le temps immédiat. Ces procédés ne sont pas des coquetteries, la réalisatrice s’en sert pour montrer la dualité de la vie de son héros, l’aliénation consentie au travail et son intégrité artistique, à laquelle il ne veut rien céder.
Écrit par Valérie Donzelli et Gilles Marchand. Réalisé par Valérie Donzelli. Avec Bastien Bouillon, André Marcon, Virginie Ledoyen… 1h32 – Diaphana Distribution. En salles le 4 février 2026.


