Un regard amoureux sur le cinéma français + francophone

Jeune Juliette, c’est la première comédie d’Anne Emond. Elle a dessiné ce personnage d’ado ronde et mal dans sa peau en se souvenant de ses propres années de jeunesse en plein âge ingrat. FrenchMania a rencontré la réalisatrice quebécoise pour évoquer ce film, ses influences et les teen movies en général.

Comment est né ce portrait d’une adolescente à un moment charnière de sa vie ?

Anne Emond : Il y a beaucoup de films sur l’adolescence et, avant d’ajouter le mien à l’édifice, je me suis demandé ce que j’avais à dire de plus en fait, pourquoi moi je permettrais d’en faire un de plus sur l’adolescence. Premièrement j’adore ce genre de cinéma, les récits d’initiation quand c’est bien fait, on appelle ça « coming of age » au Canada et je n’en ai jamais assez ! Deuxièmement, c’est assez rare qu’une jeune fille soit centrale et, encore plus rare que cela soit une jeune fille grosse. Donc je me suis dit que j’avais le droit de le faire d’autant qu’il s’inspire vraiment de celle que j’étais adolescente. A la fin du film, au générique il y a des photos des personnes de l’équipe à l’âge ingrat, on est tous un peu laids mais pourtant nous sommes tous beaux. A 13 ou 14 ans on n’est jamais à notre meilleur, il faut être capable d’un peu d’autodérision aussi !

Léanne Désilets et Alexane Jamieson dans “Jeune Juliette” – crédit : ligne 7 distribution

Qu’est-ce qui vous a amené à Jeune Juliette dans votre parcours cinéphile ?

J’ai fait trois longs métrages dont seul un est sorti à Paris mais de façon très confidentielle, des films très sombres. Mais ce qui m’a amenée au cinéma c’est L’Effrontée de Claude Miller avec Charlotte Gainsbourg que j’ai vu par hasard alors qu’il y avait peu de films d’auteur diffusés dans mon petit village et que mes parents ne s’y intéressaient pas vraiment. Je n’ai pas compris ce qui se passait, je n’avais jamais rien vu qui ne soit pas hollywoodien. J’ai regardé tout le film en tremblant, c’est très beau, très troublant pour une jeune fille. Et ensuite, j’ai été biberonné à La Folle journée de Ferris Buller, Karaté Kid, Breakfast club, donc vraiment les films des années 80 qu’on regardait en boucle jusqu’à connaitre par cœur toutes les répliques. J’essaie avec Jeune Juliette de revenir à mes vraies premières amours de cinéma même si j’avais besoin, je pense, de faire ces trois premiers films-là avant de passer à celui-là. J’ai revu Karaté Kid que je pensais vraiment être très mauvais et j’ai relu des critiques de l’époque qui étaient plutôt élogieuses ! Peu importe sa valeur, il a été très marquant pour moi.

On a l’impression que les « teen movie » sont de retour et qu’ils sont de plus en plus politiques, inclusifs et féministes …

Anne Emond : Oui, je trouve de nombreux teen movie intéressants ces dernières années parmi lesquels le très bon Booksmart, un film américain qui a cartonné aux États-Unis et réalisé par Olivia Wilde (diffusé sur Netflix depuis mai 2019 en France, NDLR), c’est l’histoire de deux filles de 17 ou 18 ans qui sont en prépa et décide de faire la fête avant l’université. Sauf que ce sont sont deux « nerds » qui n’ont jamais fait la fête. C’est irrévérencieux et très très drôle, elles se lâchent, c’est très comique mais aussi politique ! Cela fait du bien. Je remarque que même si Jeune Juliette a été fait de façon très humble, il y a de vrais préjugés concernant les teen movies, ils ne sont pas pris au sérieux. Si j’avais fait que Juliette se suicide à la fin du film, il aurait été plus considéré ! C’est un peu dommage mais je le savais dès le départ, dès l’écriture. Je voulais un film tendre et bienveillant mais pas complètement « bisounours » et détaché de la réalité, il y a de la cruauté dans le traitement de la sortie de l’enfance qui se fait de façon assez rude. Mais la bienveillance, la tendresse et l’optimisme sont des qualités qui ne sont pas la mode même si elles sont de plus en plus nécessaires.

Le renouveau du teen movie passe aussi par le Québec avec dernièrement des films comme Genèse ou Charlotte a 17 ans, pourquoi selon vous ?

Anne Emond : C’est bizarre parce que, jusqu’à il y a 3 ou 4 ans, il n’y en avait presque pas. Il y a une vague en ce moment de films sur l’adolescence, j’y ajouterai Une Colonie de Geneviève Dulude-De Celles (sorti le 6 novembre dernier en France, NDLR). Je ne sais pas exactement pourquoi mais je soupçonne que cela vienne de l’intérêt des investisseurs sur les films de femmes et les premiers films. Donc les sujets évoluent avec ces changements de regards, on a moins de films sur des couples blancs de 40 ans et c’est normal ! N’importe qui peut parler de n’importe quoi mais là il y a eu d’un coup cette volonté de laisser d’autres s’exprimer ! Et puis Xavier Dolan a ouvert des portes, il a décomplexé pas mal de cinéastes québécois ! Et j’ai l’impression aussi que nous, Québécois, avons plus baigné dans la culture américaine du teen movie et très honnêtement je n’ai pas vu de teen movie français à part Les Beaux gosses qui était formidable ! Et puis Grave mais qui est plus un film de genre, de cannibales !

D’où vient cette blague qui joue d’une opposition symbolique entre Céline Dion et Louis-Ferdinand Céline ?

Anne Emond : C’est une blague qui me fait vraiment rire et qui est partie de ma famille. Mon papa faisait tellement ce genre de truc : jouer à l’idiot avec humour. Et j’aime bien l’idée qu’on ne sache pas vraiment si le père de Juliette connaît Céline ou pas, même s’il y a quand même quelques livres dans la maison et qu’il n’est pas complètement con. Mais je pense que cela parle d’un sentiment que tout le monde connait : celui de ne pas être au bon endroit ! Il faut avoir 15 ans pour comprendre ça : l’envie de sortir de son milieu, l’idée que rien n’est bien, que rien n’est à notre hauteur ! Le fait que sa mère soit à New York et pas dans un autre petit village perdu, et que cela la fasse rêver, c’est aussi symbolique. Elle se raconte des trucs quand elle dit « New York, c’est plus une ville pour moi ». Cela me fait rire et je me revois avec un peu de honte, quand je me pavanais à l’école avec mes romans de Dostoïevski que je n’étais pas vraiment capable de lire ou de comprendre ! Céline ça a été beaucoup plus tard, vers 25 ans ! Mais je préfère ce genre de posture que la médiocrité !

Quels sont vos projets ? Allez-vous rester dans le ton de la comédie ?

Anne Emond : Cela fait deux mois que je suis en France et j’ai eu de longues heures de train donc j’ai commencé à travailler sur une nouvelle comédie. Je ne sais pas si je serai prise au sérieux mais j’écris une comédie romantique entre deux dépressifs, angoissés par les changements climatiques ! Le monde dans lequel on vit me fait vraiment peur, et c’est presque une évasion pour moi ! je pense à trois films que j’adore : Punch Drunk Love mais j’assume aussi de regarder Bridget Jones à Noël ! Et sinon Two lovers est l’un de mes films préférés mais c’est plutôt un drame romantique !

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