Un regard amoureux sur le cinéma français + francophone

Berlinale 2021 : Comment est ta peine ?

par | 8 Mar 2021 | CINEMA, z - 1er carre droite

Premier grand festival européen de l’année, la Berlinale s’est tenue la semaine dernière, en ligne pour les professionnels, avant une session de reprise en salles prévue pour juin. Plus encore que l’année dernière, la question même du narratif, du “comment on raconte des histoires” a été au cœur d’une sélection riche en formes de récits innovantes. Jamais une compétition n’aura autant décortiqué les mécanismes de l’âme humaine et investi la question du récit du mal être, des manques, des regrets et des remords rejoignant la question majeure de l’année, celle posée, dès mars 2020 et les débuts de cette crise planétaire, par Benjamin Biolay car, en cette année, plus qu’en toute autre, ce n’est pas le bonheur qu’on interroge.

Le film capé de l’Ours d’Or par un jury “all stars” (six réalisateurs et réalisatrices eux-mêmes récompensés par le prix majeur de la Berlinale) s’inscrit clairement dans cette recherche narrative, posant, au travers de ces trois parties bien distinctes, la question du récit. S’il a pour lui, cette intégration des errements de l’ère covid, Bad Luck Banging or Loony Porn du Roumain Radu Jude n’apporte pas les meilleurs réponses aux questions posées. Seule sa troisième partie, un “tribunal” populaire un rien caricatural mais assez représentatif des échanges bousculés et réducteurs des réseaux sociaux, apporte sa pierre à l’édifice du débat. Pour le reste, le réalisateur noie son histoire de prof attaquée parce que sa sextape amateur se retrouve sur Pornhub dans un salmigondis idéologique qui brasse l’histoire de la Roumanie, le nazisme, le “slut shaming” et un féminisme pour le moins maladroit. On aurait préféré voir à cette place, le film géorgien What Do We See When We Look at the Sky ?, moins tape-à-l’œil mais ignoré par le jury. Dans ce film-conte, Alexandre Koberidze expérimente une narration singulière et novatrice au découpage étonnant. Lisa et Georgi ont un coup de foudre immédiat mais le temps d’une nuit, une malédiction s’abat sur eux, leurs visages changent, leurs aptitudes disparaissent et il va leur en falloir du temps pour se retrouver. La force du film, de sa puissance narrative, c’est de placer son spectateur dans une position inédite : celle d’un voisin qui pourrait suivre cette histoire en se trouvant au bon moment derrière sa fenêtre le soir ou dans un parc la journée. Le film permet les divagations dans la ville, les chemins de traverse et place sa confiance dans ce qui rassemble, ce qui réunit, la culture populaire, le football et, bien sûr, le cinéma. Si le jury a choisi, à juste titre, de récompenser le documentaire de l’Allemande Maria Speth, M. Bachmann et sa classe, long (3h37) et puissant portrait d’un instituteur dévoué à ses élèves issus de l’immigration et qui les aide à trouver leur place dans le pays, et Whell of Fortune and Fantasy, le merveilleux triptyque du Japonais Ryusuke Hamaguchi, qui explore avec grâce et en trois histoires les manques et les regrets, il est passé à côté du magistral Ballad of a White Cow, drame cosigné par les Iraniens Behtash Sanaeeha et Maryam Moghaddam et coproduit par la France. La coréalisatrice, également actrice, y incarne Mina, dont le mari est injustement exécuté et qui va trouver, auprès d’un mystérieux prétendu ami de celui-ci, Reza, l’aide qui lui manque pour faire valoir ses droits. Avec leur mise en scène sans esbroufe qui privilégie la force de l’émotion (et de l’interprétation), le duo transforme ce drame intime en grand film à la puissance politique indéniable. Le jury a couronné le réalisateur hongrois Dénes Nagy pour son Natural Light (coproduction française, Ours d’argent de la réalisation) qui suit une unité hongroise chassant les partisans des villages en 1943. Dans ce film de guerre sombre et anti-spectaculaire, le cinéaste hongrois interroge avec force les choix, les doutes et la responsabilité dans une ambiance de boue et de survie.

Des films français remarqués

“Nous” d’Alice Diop – © Sarah Blum

Le jury a également choisi d’ignorer les deux films français de la compétition qui pourtant ne déméritaient pas, notamment dans leur façon, très différentes, d’envisager le récit et la forme. Xavier Beauvois a touché droit au cœur avec Albatros, portrait d’un gendarme en milieu rural qui assiste, impuissant, à la déliquescence du monde dans lequel il vit et qui va même, involontairement, y participer. Avec ce film ample et simple, Beauvois actionne des curseurs très délicats et fuit les effets pour un récit brut porté par un Jérémie Renier extraordinaire. Céline Sciamma, elle aussi, proposait une forme narrative épurée et innovante avec Petite Maman. Renouant avec la simplicité formelle de Tomboy, la réalisatrice du Portrait de la jeune fille en feu, offrait à la Berlinale, un petit bijou de sensibilité en racontant la rencontre entre une petite fille de 8 ans et sa mère au même âge. Un film court, singulier qui ouvre un champ de questionnements infini et travaille une ambiance fantastique dans les lieux et les figures qu’il convoque : la maison de la grand-mère, la forêt, la cabane, les ombres…Dans la section de découvertes baptisée “Encounters”, le jury a visé juste en récompensant de son prix majeur le documentaire Nous réalisé par Alice Diop. En racontant sa France à travers des souvenirs familiaux, celles et ceux qui l’entourent ou qu’elle veut découvrir, Alice Diop tisse le canevas sensible de nos histoires communes et met en valeur les “petites vies” avec une délicatesse infinie. Le jury Encounters a également distingué de son Prix du jury le film du Vietnamien Lê Bảo, Taste (coproduction française), sublime récit d’une utopie simple mettant en scène un footballer nigérian blessé et quatre femmes vietnamiennes comme le film du (toujours surprenant) québécois Denis Côté, Hygiène Sociale, qui emprunte au théâtre contemporain et met en scène un homme et les femmes de sa vie sur fond de distanciation sociale.

Panorama, Forum et Générations

Aurélien Gabrielli dans “Le Monde après nous” – © Les idiots, 21 Juin Cinéma

Dans la section Panorama, à noter le fascinant Théo et les métamorphoses, portrait sous forme de documentaire fantasmagorique d’un jeune homme atteint de trisomie 21 vivant en autarcie avec un père photographe fantasque que Damien Odoul semble construire avec ses protagonistes et le très joli Le Monde après nous. Ce premier long métrage du Lyonnais Louda Ben Salah-Cazanas suit les aventures d’un jeune “bobo-prolo” amoureux et écrivain en devenir incarné par le trop rare Aurélien Gabrielli qui illumine les films qu’il traverse de son insécurité touchante, de son adorable maladresse et d’une forme évidente d’incarnation de l’époque. Au Forum, quatre documentaires ont attiré notre attention. Dans The First 54 years, coproduit par la France, le cinéaste israélien Avi Mograbi raconte face caméra l’histoire de l’occupation illégale des territoires palestiniens par Israël depuis 1967. Si le documentaire est relativement didactique, il s’avère passionnant parce qu’il bénéficie d’une parole de poids, celles des hommes israéliens contraints de servir dans l’armée et qui raconte ce qu’ils ont vu de l’intérieur. Même intérêt pour le très beau Garderie Nocturne, premier long métrage du burkinabé Moumouni Sanou (coproduction française) qui s’intéresse à trois femmes prostituées qui confient chaque nuit leurs enfants à une vieille femme du village, Madame Coda. Avec A pas aveugles, Christophe Cognet se lance dans un long travail de recherche et de mémoire en partant des quelques clichés photographiques pris dans les camps par les déportés eux-mêmes, un documentaire sobre, passionnant et profond. Dans Juste un mouvement, coproduction belgo-française, le réalisateur Vincent Meessen dresse un portrait composite du militant sénégalais Omar Blondin Diop, mort dans les geôles de Gorée, tout en revisitant La Chinoise de Godard dans lequel Diop incarnait un étudiant maoïste. Une mise en abîme fascinante qui convainc avec style. Enfin, c’est un film suisse qui a remporté le prix de la section Génération : Fred Baillif s’intéresse, dans La Mif,  à sept jeunes femmes vivant ensemble dans un foyer ainsi qu’aux éducateurs qui passent l’essentiel de leur temps à s’occuper d’elles. Partant d’une situation complexe (le rapport sexuel “hors la loi” entre deux ados dans le foyer) et dans un style naturaliste proche du documentaire, le film multiplie les points de vue, s’intéressant de près à ses protagonistes et à leurs blessures, et parvient à surprendre en évitant jamais les zones grises. Une réussite !

 

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