Il prête sa douceur immuable au mari de La Femme de qu’incarne Mélanie Thierry dans le deuxième long métrage de David Roux. Eric Caravaca s’est confié à FrenchMania sur sa vision de ce grand bourgeois de province qui entretient un héritage de toxicité masculine dans ce monde en vase-clos.
Qu’est-ce qui vous a intéressé dans le projet de David Roux, dans ce personnage ?
Eric Caravaca : Déjà, quand on est comédien, on est déjà curieux de savoir qui est le réalisateur et avec qui on va jouer, je dirais. Première chose. Après, c’est combien on est payé (rires). J’avais vu son premier film. David m’avait contacté pour ce film des années auparavant. Et puis, comme aujourd’hui, c’est compliqué de monter des films, j’ai suivi un peu l’évolution du projet. C’est très bizarre parce que quand on vous contacte deux, trois ans avant, on se dit que le film ne se fait pas. Puis un jour, vous avez de nouveau des nouvelles parce que le film redémarre. Et je crois que depuis très longtemps aussi, il voulait Mélanie Thierry et que Mélanie avait aussi accepté. Il y avait aussi cette joie de retrouver Mélanie, puisqu’on avait été tous les deux jurés pour la Caméra d’or.
Mais vous n’aviez jamais tourné ensemble ?
Non, on n’avait jamais tourné ensemble. Et moi, je n’avais pas vraiment fait attention à Mélanie jusqu’à La Douleur d’Emmanuel Finkiel dans lequel je l’avais trouvée extraordinaire. Je l’avais trouvée magnifique. Je m’étais dit que c’était incroyable d’interpréter Duras comme ça. Et puis cette histoire de bourgeoisie un peu à la Chabrol ou à la Louis Malle, ça me plaisait beaucoup.
Ce qui est assez intéressant, c’est la façon dont le film est ancré dans l’époque mais depuis un milieu particulier qui fonctionne à l’ancienne…
Ce retard, on le sent quand on va en province. Quand on est à Paris, on ne le voit pas si ce n’est dans le XVIᵉ. Dans certains endroits, vous vous baladez et vous avez l’impression d’être vraiment dans les années 80, même la manière dont les gens sont habillés, la manière dont ils pensent aussi. On se rend compte d’à quel point c’est toujours d’actualité. Je pense que c’est encore comme ça dans beaucoup de villes et dans beaucoup de familles.
Vous pensez que certains vont donc penser que votre personnage n’a finalement pas grand-chose à se reprocher ?
Peut-être. La première fois que le film a été présenté, c’était à Angoulême. J’ai passé cinq jours à Angoulême où tous les gens qui me croisaient dans la rue me disaient : « Vous êtes un sacré salopard ». Donc, je me suis fait traiter de salopard pendant cinq jours et j’étais content que ça se finisse. Le personnage pense être dans son bon droit. C’est naturel pour lui. La génération de mes parents, c’était comme ça. La femme était là pour donner de beaux enfants. D’autant plus dans une famille très bourgeoise. Marianne (le personnage de Mélanie Thierry dans le film, NDLR) doit marcher au pas et elle est là pour donner des enfants blonds comme elle, aux yeux bleus si possible. Je pense fondamentalement que c’est le quotidien de pas mal de gens. Je l’ai compris dans le film, mais je me demande toujours comment les gens réagissent quand ils se voient un peu à l’écran. Est-ce que c’est vrai qu’ils peuvent se rendre compte de leur dérive, de la façon dont ils sont dans un cercle fermé ? On est quand même dans un monde où on râle beaucoup mais si on cherchait l’antisémite qui est en soi, le fasciste qui est en soi, ça simplifierait beaucoup de choses dans la vie sociale. Il faut s’interroger soi-même plutôt que d’aller râler et dénoncer.
Le film questionne vraiment la façon dont on reproduit des schémas sans en être absolument conscient…
Et elle, j’allais dire, par déclinaison, elle supporte tout cet inconscient, familial, depuis plusieurs générations. et, je ne suis pas sûr qu’à la fin, mon personnage se rende compte de quoi que ce soit puisqu’il dit qu’elle est capable de faire ça juste pour le « faire chier ». Il pense qu’elle réagit encore en fonction de lui, alors que ce n’est plus du tout le cas.
Justement, quand on interprète ce genre de personnage, est-ce qu’il faut faire fi de son propre jugement ?
Oui, Je pense qu’il faut les défendre. Puis, quand on est conditionné comme ça depuis des générations, il n’y a pas de raison que ça change. Vous portez cet inconscient des parents. C’est comme comment jouer Tartuffe. Tartuffe n’est Tartuffe que parce qu’il y a quelqu’un qui lui demande d’être Tartuffe. Cela doit être progressif dans l’interprétation et il doit y avoir une certaine sincérité quand même. Disons que ce qui est toujours intéressant, c’est quand on vous demande d’aller là, il ne faut pas que le chemin soit trop court parce qu’on risque de ne pas le voir. Je pense que c’est pour ça que David m’a contacté, parce qu’il voulait qu’on voit ce chemin. En même temps, le chemin est assez doux mais c’est aussi dans les petites choses que les prisons se tissent au quotidien, même dans les couples. Vous voyez comment les choses petit à petit se délitent. Et même nous, on a eu des mésaventures aussi dans des histoires de couple, on ne s’en est pas vraiment rendu compte quand le délitement arrive par des petites choses, par des petits abandons, des petits non-dits. C’est dans le détail qu’on voit vraiment les choses. Il n’y a pas de clash, il n’y a pas de climax dans le film. Et je pense que ça nous permet à tous de se projeter dans un petit effet miroir. Il y a forcément des choses qu’on a vécues à plus ou moins grande échelle, des petites facilités avec la vie comme ça, qu’on reproduit sans se poser des questions.
Vous avez réalisé un premier film de fiction, Le Passager, en 2005 et un documentaire très personnel, Carré 35 (2017), est-ce que vous avez des envies de reprendre la caméra ?
Oui, j’ai un projet de long métrage, justement, qui est une sorte de mise en abyme de notre société, derrière le prisme d’une petite communauté de théâtre qui monte une pièce. Le questionnement, c’est : Qu’est-ce qui reste aux acteurs quand on leur enlève leur texte, leur corps et leur réflexion. C’est une mise en abyme personnelle. Cela se passe dans le milieu du théâtre, mais ça pourrait être aussi dans une grande entreprise. Ça parle aussi de la maltraitance au travail. Tout ça dans un ton de comédie, je devrais entrer en prépa en janvier prochain et le tourner l’année prochaine.

