Un film d’animation en ouverture de la Semaine de la critique, le film français d’Asghar Farhadi, et un deuxième film venu du Kosovo : premier épisode, deux coups de cœur, et un coup de mou.
In Waves de Phuong Mai Nguyen (Ouverture – Semaine de la critique)
Les rouleaux de l’amour
« Sur la planche, sur la vague. Je ressens des sensations » chantait le groupe français La Femme. In waves, film d’ouverture de la Semaine de la critique, est le premier long-métrage de la Franco-Vietnamienne Phuong Mai Nguyen. Adapté du roman graphique éponyme du surfeur-illustrateur AJ Dungo, il nous plonge dans ses rouleaux pour nous faire battre le cœur et verser une larme au coin des yeux. La réalisatrice, formée à l’école des Gobelins et à La Poudrière, s’empare de l’histoire et de l’univers visuel de l’auteur, et combine habilement animation 2D et outils 3D pour donner vie à ce mélodrame amoureux adolescent situé en Californie. Portés par un coup de foudre réciproque, AJ, skateur timide, et Kristen, surfeuse intrépide, apprennent à naviguer pendant huit ans dans les eaux troubles et douloureuses du cancer touchant la jeune fille. Ou comment on bascule malgré nous des rêves de jeunesse au combat contre la maladie. Avec les voix des personnages incarnées parfaitement par les comédiens Lyna Khoudry et Rio Vega, In waves sonde le concret du drame et du deuil, ses lignes adoptant le mouvement des vagues, et les images symboliques liées à une session de surf. Elle guérit sa peur de l’eau pour lui apprendre à monter sur une planche (une scène d’émotion pure flottant à la surface de l’eau, où les mains se frôlent pour la première fois), sur laquelle il devra continuer de glisser malgré le futur qui s’assombrit. Autre réjouissance de ce premier film, la musique, composée par Rob (alias de Robin Coudert), à qui l’on doit de nombreuse bandes-originales mémorables depuis 15 ans (Belle Épine, Radiostars Populaire…), et la chanteuse Oklou – également membre du jury de la Semaine la critique cette année et co-interprète de la cérémonie d’ouverture avec Théodora. En duo, ils créent des nappes musicales envoûtantes, rythmées par le mouvement de l’eau. La voix d’Oklou, semblant provenir des profondeurs de l’océan, nous projette dans un passé ancestral : celui du surf à Hawaï, avant les pionniers comme Duke Kahanamoku, apportant une dimension mystique. Un récit fondateur, qu’il incombera à AJ d’illustrer comme celui de son amour perdu, qui lui a fait promettre de la maintenir vivante dans ses dessins. Avec ses teintes roses et bleutées comme l’aurore, on ressort de ce premier film assaillis par une multitude d’émotions, et le cœur aussi chaviré que son héros. DL
Histoires Parallèles d’Asghar Farhadi (Sélection officielle – Compétition)
Réalité et friction
Plusieurs envies et idées s’entrechoquent dans le nouvel opus d’Asghar Farhadi, son deuxième film en français après Le Passé (2013). Adapté d’un épisode de la série Décalogue de Kieslowski sur l’histoire d’un voyeur, Histoires Parallèles est aussi un film qui explore le son, l’image et l’écriture. Si Isabelle Huppert en est présentée comme l’héroïne dans le synopsis, le vrai protagoniste est plutôt Adam, campé par un Adam Bessa aussi impénétrable que dans Les Fantômes. C’est en effet avec lui que le film s’ouvre et se termine. Ce jeune homme dont on saura peu de choses – une page blanche – se lie d’amitié, par un concours de circonstances, avec Sylvie (Huppert), une romancière en panne d’inspiration qui épie ses voisins. Fasciné par le récit que cette dernière a inventé (un triangle amoureux dans l’appartement d’en face qui est utilisé comme studio de bruitage, porté par Virginie Efira, Vincent Cassel et Pierre Niney), Adam va secrètement transgresser la ligne entre fiction et réalité. Les histoires parallèles vont se croiser, non sans causer quelques dégâts. Si l’on retrouve la puissance narrative qui caractérise le cinéma de Farhadi, chez qui le drame monte crescendo presque sans prévenir, quelque chose ici fait que la mayonnaise ne prend pas complètement. Est-ce l’enchâssement un peu simpliste des différents niveaux de réel (Efira brune dans le roman, blonde dans « la vraie vie ») ? Est-ce les différentes thématiques qui s’agencent maladroitement (les scènes de bruitage sont un peu incongrues) ? Est-ce l’ambivalence inquiétante du personnage d’Adam, avec qui on ne sait pas vraiment sur quel pied danser ? Ou est-ce l’impression de voir un film un peu calfeutré et déconnecté – à l’instar du roman de Sylvie, comme lui fait remarquer son éditrice (Deneuve dans une apparition express) ? Sans doute un peu de tout ça à la fois. Au final, Histoires Parallèles est loin d’être un mauvais film (après tout même un Farhadi moyen reste un film réussi) ; c’est une œuvre riche sur le pouvoir de l’imagination – pas tant comme une réponse au chaos du monde, mais plutôt comme une possibilité de pouvoir s’en échapper. EM
Dua de Blerta Basholli (Semaine de la critique)
Adolescence offensive
En compétition à la Semaine de la critique, Dua, second long métrage de Blerta Basholli (La Ruche, 2021), s’ancre profondément dans un pays (le Kosovo), une époque (les années 1990), explorant le quotidien d’une préadolescente à l’aune du conflit historique entre les Albanais et les Serbes. Pourtant, malgré son traitement naturaliste, le film n’est pas réellement une chronique sociale d’une époque et d’une guerre. La caméra ne lâche pas une seconde, jusqu’au dernier plan du métrage, le visage de la comédienne Pinea Matoshi, alter ego adolescent de la réalisatrice qui puise ici dans son histoire personnelle. C’est d’abord cela que veut raconter le film : l’universalité de l’adolescence. Ce moment où le corps est en guerre contre lui-même, où l’on n’a pas encore ses règles, où l’on ne sait pas encore si on veut embrasser un garçon, si on veut faut faire comme les autres, ou se rebeller. Dua s’ouvre sur l’héroïne éponyme se faisant coiffer par ses amies avant de se rendre à une soirée pour danser. Un moment banal, aussitôt stoppé par l’apparition de la police serbe… Puis, quand une camarade est retrouvée assassinée, on comprend rapidement que le peuple persécuté vit quasiment caché, courant à chaque instant le risque de se faire arrêter. On comprend qu’il est interdit de danser, de se faire remarquer, bientôt d’étudier. Maladroite et têtue, Dua apprend le judo pour canaliser sa colère, un sport où la taille et le poids de l’adversaire ne compte pas, et qui lui permettrait de se venger d’un agresseur. L’écriture fine du scénario dresse le portrait d’une fille qui prend confiance en elle et s’émancipe progressivement, alors que tout est instable autour. Il nous rappelle, dans un autre contexte, les jeunes héroïnes d’Andrea Arnold. Blerta Basholli prend le parti de l’intimité et non du sensationnel. Mais aussi celui de la famille, dont Dua est la cadette, avec comme question principale celle de quitter ou pas leur pays, à un moment de l’Histoire où l’OTAN et les États-Unis ne se sont pas encore mêlés au conflit. L’autre aspect maîtrisé du film est sa façon de nous rappeler que le nettoyage ethnique n’est pas un fait isolé – un écho brutal avec les guerres actuelles au Moyen-Orient comme en Ukraine. En dépit de quelques convenances propres au récit d’apprentissage, Dua convainc par ce regard intérieur et singulier sur le corps adolescent et son désir brûlant de liberté. DL




