Une romance routière, Annie Ernaux par Judith Godrèche, l’adolescence sublimée à Pompéi et l’instinct maternel au Costa Rica : splendeurs et misères de l’amour sous toutes ses formes.
Du fioul dans les artères de Pierre Le Gall (Semaine de la critique)
L’amour sur le bitume
Un doux vent de romantisme souffle encore sur la Semaine de la critique. Après Les Reines du drame d’Alexis Langlois en 2024 et Des preuves d’amour d’Alice Douard l’an dernier, le cru 2026 nous offre une nouvelle histoire d’amour queer, singulière et universelle avec Du fioul dans les artères, le premier long-métrage de Pierre Le Gall en séance spéciale. Cette romance c’est celle d’Étienne (Alexis Manenti, entre réserve et douceur), routier solitaire et discret, et Bartosz (Julian Świeżewski), un confrère polonais. Le premier, n’ayant jamais ressenti le besoin de rencontrer quelqu’un ou de faire famille; accoste le second dans un lieu de cruising aux abords d’une aire d’autoroute. Au lieu de rester un coup d’un soir comme un autre, le Polonais va occuper les pensées d’Étienne et dérégler ses habitudes affectives. Pierre Le Gall imbrique brillamment deux films en un. Le premier tient du film social quasi documentaire, en immersion dans l’univers méconnu des camionneurs : les longues nuits à rouler, les entrepôts, les collègues retrouvés pour un dîner, l’habitacle exigu comme maison, les retards à éviter, la pression économique… À partir de ce réel, gris et concret comme le béton, Le Gall, dont la caméra toujours en mouvement épouse le rythme de vie des travailleurs et des poids lourds, emprunte une déviation vers le mélodrame passionné. Comment s’aimer quand on roule dans des directions opposées ? S’ils sont solidement enchevêtrés, ces deux aspects du film ne sont pas faits pour coexister, comme si l’amour et le travail devenaient incompatibles. De cette antinomie nait le coup de foudre et la possibilité du couple comme destination. En attendant, leur routine bouleversée par leurs corps et leur cœur désireux de se retrouver, crée des scènes drôles et poignantes. Un appel en visio vire à un moment d’érotisme fiévreux. Une erreur de synchronisation routière conduit Étienne à une impulsion dangereuse poussé par l’élan amoureux. Un nouvel an se célèbre facétieusement à coup de klaxons croisés sur un pont. Autant de petits instants organiques, ceux d’un début d’histoire d’amour, qui viennent de l’écriture solide et généreuse du réalisateur, et nous donnent envie de ressentir ces premiers émois. DL

La Gradiva de Marine Atlan (Semaine de la critique)
De lave et de sang
On connait depuis quelques années le travail de Marine Atlan en tant que directrice de la photo. Son regard poétique, capturant dans ses image lumière et sensualité, a accompagné des films que l’on chérit : Nos Cérémonies de Simon Rieth, Le Ravissement d’Iris Kaltenbäck, Les Reines du drame d’Alexis Langlois ou encore L’Engloutie de Louise Hémon. Son premier long-métrage, La Gradiva révèle également une conteuse hors pair, convoquant autant les récits antiques et contemporains, oraux et organiques ; tout en exposant la manière de raconter ces histoires, celles que l’on raconte aux autres ou à soi-même. Pour cela, elle va puiser dans la flamme de nos 18 ans, l’âge où les corps et les paroles éruptent comme la lave. Pompéi, ville aux différentes strates, chargée de mythologie, accueille très justement la multiplicité de ces fantasmes, le temps d’un voyage scolaire. Une classe de terminale française se rend avec deux professeurs dans la région napolitaine au soleil brûlant, pour une expédition éducative de fin de lycée. La séquence d’ouverture dans un train de nuit pose les fondations de personnages qui vont se distinguer du groupe, et des thématiques amenées à se préciser et se complexifier. Il y a Toni (tête brulée cachant une grande fragilité), son meilleur ami James (dont le charme attise les désirs), Suzanne (introvertie et peu proche de ses camarades) et Marianne Mercier (professeure de latin passionnée incarnée par la toujours hypnotique Antonia Buresi). Quand Suzanne observe Toni épier son ami en pleins ébats avec une jeune fille, un jeu de regards se met en place et guide la structure narrative du film. Mais si ces individualités s’imposent, Marine Atlan ne néglige jamais la force du collectif. Elle tisse, au contraire, des liens par les interactions entre les personnages, qui ne font que rabattre les cartes de ce en quoi croit le spectateur. Toujours juste dans ces dialogues, La Gradiva est construit comme une tragédie ample, unique, habitée par des références (on peut y ressentir les mélodrames de Sirk et Fassbinder) et pourtant politiquement ancré dans notre époque. Et surtout portée par une vibrante bande de jeunes comédiens prêts à brûler la pellicule ! DL

Ton Animal Maternel de Valentina Maurel (Sélection officielle – Un Certain Regard)
Amour vache
Dans une scène de Ton Animal Maternel, filmée en plongée, il est donné à voir un grand boulevard, avec ses bandes de circulation verticales, sur lesquelles plusieurs dizaines de coureurs de marathon remontent ou descendent. Au milieu du plan, Elsa traverse la rue, formant une trajectoire horizontale. Cette image forme une belle métaphore du film de Valentina Maurel, récit d’émancipation hors des lignes toutes tracées de la vie. Partie étudier en Belgique, Elsa (Daniela Marín Navarro) revient dans son Costa Rica natal pour des raisons administratives. Pas vraiment revenue mais pas encore repartie, elle flotte dans cet entre-deux indéterminé, entre sa mère Isabel et sa sœur Amalia. La première, absorbée par la réédition de son premier recueil de poèmes érotiques, a peu de temps à lui consacrer. La deuxième, négligeant les études et la maison où elle vit, traîne avec des types louches et répand du sel devant sa chambre « pour chasser les esprits ». Il y a aussi un amant de passage, et son père, tendre mais immature, qui tente maladroitement d’être présent. Mais après avoir exploré le rapport au père et au désir pour les hommes dans son puissant premier long Tengo Sueños Eléctricos, c’est au lien maternel, comme son titre l’indique, que s’intéresse ici Valentina Maurel. Un lien fait de soin, de tendresse et de brutalité, que se partagent tous les personnages féminins – Elsa, Amalia, Isabel mais aussi l’ancienne nounou des deux sœurs, la femme de ménage, ou encore la chienne qu’Amalia traîne partout avec elle. Un regard tendre et brutal, aussi aimant que sévère, c’est celui que Maurel pose sur ses personnages, les filmant au plus près, avec une caméra nerveuse, constamment en mouvement (presque trop) – à l’instar de ses héroïnes fébriles. L’émotion vient de ce regard, de cette affection à la fois omniprésente mais qui ne dit pas son nom. Un film sur ce qu’est être fille, être mère, être sœur, ou amante aussi. Ou les innombrables facettes et possibilités de la féminité. EM

Mémoire de fille de Judith Godrèche (Sélection officielle – Un Certain Regard)
Pucelle que vous croyez
« C’est l’absence de sens de ce que l’on vit au moment où on le vit qui multiplie les possibilités d’écriture » dit Annie Ernaux dans Mémoire de fille. Donner sens aux souvenirs, à la mémoire d’un instant passé, et le faire résonner au présent : voilà le projet de la romancière, et voilà aussi le projet de Judith Godrèche, adaptant ce récit dans son long-métrage éponyme. Commençant au « présent », avec Valérie Dreville incarnant l’Annie Ernaux actuelle, le film effectue ensuite un flashback. Eté 58 : Annie, dix-sept ans « et demi » (elle précise), quitte pour la première fois son village de campagne, sa mère (Ariane Labed) et sa meilleure amie, pour passer l’été comme monitrice en colonie de vacances. La plus jeune de la bande, Annie entend vite parler du moniteur en chef, un certain H. « Les petites nouvelles, c’est son truc » dit quelqu’un en rigolant, et la jeune fille l’apprend vite à ses dépens. Les désirs de ce grand jeune homme blond sont des ordres pour Annie sur qui il jette son dévolu. Celle-ci s’abandonne dans un mélange d’incompréhension et de flatterie. Godrèche filme les scènes de « sexe » (entre guillemets car c’est d’agression sexuelle qu’il s’agit) à hauteur de son visage, ou dans son point de vue : un plan de l’ampoule au plafond, l’image floue et le son étouffé racontant la sidération et l’ébriété. On pense à L’Événement et Une jeune fille qui va bien devant ce récit d’émancipation rétro sur fond de cigarettes, mélodies de Brassens et de Gréco. Mais si l’académisme de la mise en scène, et certaines longueurs narratives (l’ampoule, le dernier tiers post-colo avec le propos sur la vocation, pourtant intéressant) rendent la tension moins palpable que dans les films cités, la force de Mémoire de fille doit beaucoup à Tess Barthélémy. On peut se questionner sur le choix de Godrèche, qui par ce film revisite (exorcise ?) quelque part son propre récit de masculinité traumatique, de choisir sa propre fille pour le premier rôle. Il n’empêche que la jeune actrice livre une performance bouillonnante et incarnée. Tour à tour naïve, maladroite, galvanisée ou provocatrice, elle lie avec force la mémoire de cette fille, au présent de celles d’aujourd’hui. EM


