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Festival de Cannes 2026 – journal de bord, épisode 3

par | 20 Mai 2026 | CINEMA, z - Milieu

La métamorphose d’Arthur Harari, un film d’animation gay très gai (ou l’inverse), Adèle qui lève le coude haut la main, et des souvenirs d’enfance mexicaine bouleversants.

L’Inconnue d’Arthur Harari (Sélection officielle – Compétition)

La métamorphose

Difficile de ne pas se sentir déboussolés après avoir visionné le singulier troisième long métrage d’Arthur Harari, L’Inconnue, présenté en compétition, est une œuvre monstrueusement labyrinthique, à la mise en scène froide et au mystère constant. Le réalisateur du sombre Diamant noir (2016) et de l’immense odyssée japonaise Onoda – 10 000 nuits dans la jungle (ouverture Un certain regard 2021), emprunte une nouvelle direction en adaptant Le Cas David Zimmerman, roman graphique co-écrit avec son frère Lucas Harari. Il convoque tour à tour les univers de Kafka, Lynch, De Palma et de facto du cinéma d’Hitchcock, sans jamais que cela ne pèse sur la particularité unique de cette nouvelle œuvre. Au contraire. À la fois conte philosophique, body swap movie, et récit réaliste-fantastique ancré dans une époque ultracontemporaine, L’Inconnue est teinté d’une inquiétante étrangeté. Le film se réinvente constamment, en proposant des images et des mouvements de caméra uniques, comme des premières fois. Le héros, David Zimmerman, photographe de mariage introverti, est interprété par un Niels Schneider méconnaissable – avec son corps creusé et chétif, ses cheveux teints en noir, et son front haut, on a mis une trentaine de minutes à le reconnaître ! Embarqué malgré lui dans une fête de carnaval baroque dans laquelle il dénote complètement, il croise une apparition dans un miroir. Une jeune femme blonde en imperméable l’entraine dans un sous-sol. S’ensuit une scène de sexe troublante, filmée en point de vue subjectif (mouvement récurrent), qui provoquera une permutation dans le corps de l’autre. David se réveille dans une enveloppe corporelle inconnue, celle incarnée par Léa Seydoux, qui elle aussi, assume ici une apparence physique différente. Après la découverte de cette nouvelle peau d’un autre genre, le film raconte l’investigation pour se retrouver soi-même. Dans la peau d’une autre, David part à la rencontre avec son propre corps, qui est lui habité par Malia, une jeune fille de 20 ans (Lilith Grasmug), avec laquelle il (ou elle) va cohabiter. L’Inconnue avance masqué : le mystère enveloppe cette quête identitaire aux multiples pistes, toutes animées par le pouvoir de la fiction. Ce que l’on voit, ce que l’on croit, et comment notre imagination s’empare de ces images, hantées par deux comédiens mutants exceptionnels. DL

© The Jokers

Jim Queen de Marco Nguyen et Nicolas Athané (Sélection officielle – Séance de minuit)

Reines du fi(s)tness

Il y a des séances qui réveillent le festival de Cannes, et Jim Queen est de celles-ci. Ce film d’animation, signé Marco Nguyen et Nicolas Athané et produit par le studio Bobby Pills, s’ouvre sur une musique électro pour nous raconter l’histoire de Jim Parfait, influenceur fitness aux abdos d’acier et à l’ego surgonflé aux protéines. Ce roi de la salle de sport voit sa popularité partir en fumée quand il se retrouve atteint d’Hétérose, une maladie qui se répand dans la communauté gay comme une traînée de poudre de 3-MMC. Soudain voilà que Jim perd ses abdos, et se met à aimer la bière et le foot (« Allez les bleus » crie-t-il malgré lui, horrifié). Les bars queer ferment les uns après les autres, et la communauté arc-en-ciel du monde entier se retrouve menacée…  Jim trouve de l’aide auprès du seul fanboy qui lui reste : Lucien, un petit twink pas sorti du placard, au sens propre comme au figuré (son refuge est une armoire remplie de posters de Jim et d’accessoires pailletés). Fils d’une politicienne revêche et conservatrice (un croisement entre Christine Boutin et Élisabeth Borne), Lucien s’embarque avec Jim dans une aventure rocambolesque, au bout de laquelle la gym queen apprendra la bienveillance, et le twink à s’assumer tel qu’il est. Porté par une énergie folle (sans mauvais jeu de mots), Jim Queen est une comédie hilarante, trash et pop, bourrée de références queer à la fois françaises et internationales, de Sailor Moon à Dragon Ball en passant par Céline Dion et RuPaul. Certes limité dans sa représentation, le film faisant le choix assumé de se concentrer sur le G de LGBTQIA+, le résultat n’est reste pas moins ultra-réjouissant, aussi pop que politique, débordant de couleurs et ponctué d’une bande originale pleine de hits. Nous aussi, on en ressort avec les abdos sculptés (de rire). EM

© StudioCanal

Garance de Jeanne Herry (Sélection officielle – Compétition)

Adèle cul sec

La comparaison s’arrêtera là, car le film de Jeanne Herry ne lui ressemble ni sur la forme ni sur le fond, mais on n’avait pas vu Adèle Exarchopoulos porter un film entièrement et de façon aussi vibrante depuis la Palme Kechiche. Dans Garance, portrait d’une comédienne parisienne débrouillarde et gouailleuse, elle est de tous les plans. Dans la première moitié du film, la caméra la suit de près sur plusieurs années, au boulot, sur scène, en famille, en déménagement, dans le bus ou en soirée avec ses ami(e)s. Des scènes enjouées, portées par un montage vif avec un sens de l’ellipse réjouissant… et dans lesquelles on réalise progressivement qu’il y a toujours un verre (à pied, à shot, de bière) dans le plan. « Je suis alcoolique » dit-elle en rigolant. Loin de s’en cacher, Garance l’annonce franchement : elle boit tous les jours depuis ses 18 ans. Et elle n’a pas spécialement l’intention d’arrêter. Gueules de bois répétées, trous noirs, collants déchirés, jobs perdus : le côté sombre de l’addiction se révèle par touches, de plus en plus franchement. L’arrivée de Pauline (Sara Giraudeau, toujours magnétique) et d’une médecin brutalement honnête dans la deuxième partie du film auront un impact décisif sur la trajectoire de cette jeune femme, dont le charisme fou dissimule le fait qu’elle est en train de perdre pied. Après Elle l’Adore, Pupille et Je verrai toujours vos visages, Jeanne Herry continue de creuser un cinéma de personnages, dessinant des portraits pleins d’humanité – et d’humour, grâce à des dialogues fluides et justes, dans lesquels on devine un grand travail de précision (ils n’ont pas le côté « mouvant » de l’improvisation). On regrette malgré tout l’aspect démonstratif de certaines intentions du scénario, et une forme de retenue dans l’exploration du côté sombre de son sujet. Garance aurait pu bien plus mal tourner, mais le cinéma de Herry choisit de voir le verre à moitié plein (c’est le cas de le dire). Et si dans le cadre d’une compétition cannoise cela peut lui porter préjudice, la critique préférant souvent les récits plus tragiques, ce lumineux portrait trouvera sans aucun doute en salles un succès assuré. EM

© EPICENTRE FILMS

Six mois dans la maison rose et bleue de Bruno Santamaría Razo (Semaine de la critique)

Dans la maison

Premier long-métrage de fiction du directeur de la photographie et documentariste mexicain Bruno Santamaría Razo, Seis Meses en el Edificio Rosa con Azul (en français : Six mois dans la maison rose et bleue) puise dans l’autofiction pour évoquer les conséquences du SIDA sur la construction des jeunes personnes queer. Situé durant l’année de ses 11 ans dans les années 1990, dès l’ouverture, le film assume pleinement une forme hybride entre le documentaire et la fiction. En interrogeant sa mère face caméra, le cinéaste cherche à reconstruire le passé. Observant ce dernier depuis son point de vue d’adulte, le cinéaste cherche à comprendre comment sa mère a vécu ces moments après que son mari ait été diagnostiqué positif au VIH. La fiction prend forme à partir des souvenirs de Bruno, incarné tout en douceur par le jeune Jade Reyes. Dans ses yeux, la vie familiale est une fête où l’on danse sur de la salsa et où tout le monde s’aime et le chante. Et comme c’est l’âge des premiers émois, il commence à ressentir un désir trouble pour un de ces camarades. Portrait d’une famille heureuse avant le délitement, le film reconstitue ainsi un puzzle mémoriel. Mais il se heurte aux différentes possibilités du récit, puisque le regard d’un enfant se distingue de celui de ce père, un homme charmeur qui semble accepter son sort, et de cette mère joyeuse, du moins en apparence. Bruno Santamaría Razo explore toutes ces versions d’une seule histoire, comme pour mieux se comprendre lui-même, mais aussi pour interroger comment la fiction sonde la pluralité des mémoires pour exister. Un premier film sensible, troublant et coloré, qui révèle un cinéaste brillant. DL

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