Pour clore cette 79e édition du festival de Cannes, un anti-film de guerre qui crie « Plus jamais ça ! », un mélodrame gay pendant la Première Guerre mondiale, une réunion de famille amère, et un conte adolescent.
Notre Salut d’Emmanuel Marre (Sélection officielle – compétition)
La Zone libre d’intérêt
L’arrière-grand-père d’Emmanuel Marre était collabo. « Pas vraiment un tabou, plutôt un silence dans la famille », explique le co-réalisateur de Rien à Foutre. C’est cette information qui est le point de départ de Notre Salut, son nouvel opus qui nous plonge dans la France de Vichy. En 1940, Henri Marre (Swann Arlaud, épatant) débarque en zone libre, avec en poche son manifeste politique qui donne son titre au film. Persuadé que Pétain va sauver la France, il cherche à tout prix une place dans l’administration, et finit par décrocher un poste comme préposé à la lutte contre le chômage. Homme ambitieux et patriote dévoué, Henri n’est pas spécialement un fasciste ardent, il veut avant tout servir sa patrie… Et c’est progressivement, à pas feutrés, que Notre Salut prend des airs de The Zone of Interest version frenchy. C’est en creux des réunions entre collègues, entre deux affiches où est écrit le mot « obéissance », ou au détour d’une discussion sur l’utilisation du mot « rassemblement » au lieu de « déportation », que le film raconte la banalité du mal dans toute sa bureaucratie. L’arrivée de l’épouse d’Henri, Paulette (sublime Sandrine Blancke) dans la seconde partie du film, donne au récit une autre respiration, son personnage incarnant une trajectoire opposée à Henri, celle d’une désillusion. Au-delà de la force de la démarche de se confronter, à travers son récit personnel, au récit collectif de la France de Vichy et du fascisme de manière générale (« Plus jamais ça ! » a déclaré Marre lors de la première), la mise en scène épouse également ce désir de faire dialoguer présent et passé. Dépoussiérant le genre habituellement rigide du film historique, Marre embarque sa caméra au plus près des corps, éclairés par une lumière blanche qui donne l’impression d’immédiateté d’un reportage au journal télévisé. La modernité surgit dans une cravate à paillettes ou par la musique pop eigthies lors les deux ou trois respirations musicales qui ponctuent le récit. Si la majorité de la presse française parle de « claque » devant ce film résolument puissant, Notre Salut garde pourtant un côté nébuleux et inaccessible. Se refusant à toute contextualisation trop explicite (et tant mieux), le film échappera cependant peut-être à un public international qui n’aura pas toujours « la réf’ » de ce qui se joue entre les non-dits. EM

Coward de Lukas Dhont (Sélection officielle – compétition)
Courage, fuyons
Après Girl et Close, Lukas Dhont franchit un cap de cinéma, avec un film en costumes situé dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Coward est inspiré de faits peu connus mais avérés : les revues des armées. Un interlude entre les combats, où les soldats montaient sur des scènes bricolées à partir de boites de munitions, et offraient un spectacle en musique et chansons. Un travestissement inattendu entre les bombardements. Le film s’ouvre d’ailleurs en chanson, entonnée par les jeunes soldats qui partent au front. Parmi eux, Pierre, jeune fermier taciturne, apprend bientôt avec ses camarades « bleus » à ramasser les morts et les blessés sur le front (des séquences brutales filmées minutieusement). Bientôt il rencontre Francis, un soldat extraverti, tailleur à la ville, et qui fait partie de la « Bande des Rejetés » alias la troupe organisant les revues. Entre les deux garçons, un lien secret se tisse, discret au départ, puis de plus en plus passionné. Creusant son cinéma de l’intime dans le chaos du monde, Dhont filme les regards et les peaux de ses deux héros inexpérimentés (à la guerre comme à l’amour) au plus près, avec des couleurs vives, et beaucoup de lumière. Tandis que l’un rêve de fuir l’enfer de la guerre et de vivre librement cet amour, l’autre a trouvé dans les tranchées le seul endroit où il se sent libre d’être lui-même. Deux visions qui s’opposent, dans un film qui parle du pouvoir de l’art comme échappatoire, et du courage nécessaire pour inventer d’autres façons d’exister. On regrette parfois les dialogues répétés ou explicatifs, surtout dans les premières scènes qui cherchent à clarifier les enjeux et intentions (les sales boches, les bleus qui doivent faire leurs preuves). Mais le film gagne en puissance au fur et à mesure qu’il avance. Et si les récits précédents de Dhont avaient leur part d’ombre et de violence, notamment physique, ici, hormis une scène avec un couteau, le cinéaste n’inflige pas à ses héros davantage de violence que celle qu’ils vivent déjà. Jusque dans ses derniers instants, lumineux et bouleversants, Coward fait le choix de la vie. EM
Mariage au goût d’orange de Christophe Honoré (Sélection officielle – Cannes première)
Sous le ciel de Nantes
« Si Christophe fait son film, peut-être que ça nous redonnera des couleurs… ». Cette phrase, elle est prononcée par Claudie, la tante fictionnalisée du réalisateur, campée par Chiara Mastroianni dans Le Ciel de Nantes, la pièce d’Honoré programmée à l’Odéon en 2022. Il y réunissait les fantômes de sa famille dans une salle de cinéma, pour leur montrer un film qu’il aurait réalisé sur eux. Un film qui n’existait pas, et qui servait de prétexte à déployer un récit théâtral de réparation, où chaque personnage pouvait se raconter dans une évocation fantasmée par le metteur en scène. Mariage au goût d’orange, présenté dans la section Cannes Premières, est ce film-là. On y retrouve Mémé Odette Puig, la grand-mère de Christophe Honoré, et sa flopée d’enfants, rassemblés pour le mariage du benjamin Jacques (Paul Kircher) avec Martine (Malou Khebizi). C’était le 11 mars 1978, jour de la mort de Claude François. Après un prologue filmé en plan serré où se dévoilent les enjeux familiaux, le film nous immerge dans l’après-cérémonie du mariage, où le petit Christophe, personnage très secondaire, observe la tendresse et la violence inexorablement liées. Par trois fois, le récit disgresse dans un futur proche, précisant les drames qui se joueront bientôt dans cette famille de milieu modeste. Dépression, accident, abandon, suicide ou homophobie, autant de sujets viennent se heurter les uns aux autres dans cette résurrection des disparus chéris. Au-dessus d’eux plane l’ombre de l’héritage violent et manipulateur du père Puig, caché dans une voiture pendant une partie de l’événement. Si chaque membre de la fratrie diffère par sa personnalité ou son niveau de vie, le legs du père se joue à cet endroit d’agressivité et de tourments dont ils sont tous touchés. Dans cette France post-guerre d’Algérie, filmée avec un rythme très Cassavetes, Honoré dirige ses comédiens comme une troupe de théâtre. S’ajoutent aux mariés déjà cités : Adèle Exarchopoulos, Vincent Lacoste, Alban Lenoir, Myriem Akheddiou, Noée Abita, Nadia Tereszkiewicz… pour apporter encore plus de singularité à chaque membre de ce clan, auquel on s’accroche comme à notre propre famille. DL
Adieu monde cruel de Félix de Givry (Semaine de la critique – Film de clôture)
Plusieurs nuits d’un rêveur
Acteur dans Eden de Mia Hansen-Love, producteur et coscénariste d’Arco d’Ugo Bienvenu, réalisateur de clips et de court-métrages, Félix de Givry présentait son premier long-métrage en clôture de cette décidément très qualitative Semaine de la critique. Adieu monde cruel : ces trois mots concluent la lettre de suicide du jeune Otto, 14 ans (la confirmation Milo Machado-Graner après Anatomie d’une chute). Après une scène d’ouverture nocturne magistrale où Otto se fait poursuivre dans les rues par ses camarades, le jeune garçon épuisé d’être victime de harcèlement scolaire poste une lettre d’adieu avant de tenter de mettre fin à ses jours. Quand il n’y parvient pas, le film se meut alors en récit d’une disparition volontaire. Adieu monde cruel renoue avec un cinéma romanesque et hors du temps des années 1960-1970, quelque part entre Robert Bresson et François Truffaut, et la voix off reconnaissable de Françoise Lebrun agit comme un clin d’œil à ces références. Pourtant, l’intrigue se déroule bien de nos jours, dans la petite ville normande et religieuse de Lisieux ; mais De Givry semble vouloir se débarrasser des marqueurs contemporains. Quand Otto rencontre Léna (Jane Beever), lycéenne solitaire elle aussi, vivant avec sa mère dans l’hôtel de celle-ci, une véritable rencontre va lier les deux adolescents, qui trouvent chacun dans l’autre un miroir d’eux-mêmes. Fugitif, désormais en marge de la société, Otto semble vivre dans un monde d’une autre sensibilité. Parfois un peu académique, Adieu monde cruel puise sa force dans la lenteur et les silences, et redonne foi dans le pouvoir magique du conte, là où l’imagination enfantine règne ! DL




