Au cœur des ténèbres
Quelques semaines avant la mort du dramaturge Bernard-Marie Koltès en 1989, du sida, Claire Denis lui fait une promesse malgré elle. Celle d’adapter un jour sa pièce de théâtre Combat de nègre et de chiens (1979) au cinéma. Presque quarante ans plus tard, la réalisatrice de Beau Travail, qui a grandi dans plusieurs pays africains, a tenu parole. Elle va approfondir ce qu’écrivait Koltès à propos de son texte : « J’ai cru — et je crois encore — que raconter le cri de ces gardes entendu au fond de l’Afrique, le territoire d’inquiétude et de solitude qu’il délimite, c’était un autre sujet qui avait son importance. » et s’extraire des grandes mises en scène de l’époque comme celle de Patrice Chéreau en 1983 avec un casting d’exception, Michel Piccoli Sidiki Bakaba, Myriam Boyer et Philippe Léotard.
Pour rendre possible cette première adaptation cinématographique de Combat de nègre et de chiens, Claire Denis fait appel à l’ami qui la lie à Koltès, l’acteur Isaach de Bankolé, qu’elle avait dirigé dans Chocolat, S’en fout la mort et White Material, pour interpréter le personnage d’Aboury. Magistral et élégant comme toujours, il apparait en pleine nuit vêtu d’un costume, derrière les grilles qui protègent ce chantier d’Afrique de l’Ouest dirigé par Horn (Matt Dillon) pour récupérer le corps de son frère décédé sur le site. La quiétude du patron et du jeune ingénieur Cal (Tom Blyth) se trouve troublée par cet homme et par celle d’une jeune femme, Leone (Mia McKenna-Bruce), fraichement mariée à Horne et débarquée cette même nuit.
En remplaçant la langue française par l’anglais, la cinéaste parvient brillamment avec Le Cri des gardes, à faire ressortir à la fois l’atmosphère mais aussi la parole koltésienne. Se recrée alors dans une photographie nocturne fixe aussi sublime qu’étrange, ce célèbre face-à-face théâtral entre Horn et Alboury, marqués par le post-colonialisme et le poids du passé des hommes blancs en territoires étrangers. Le film crée un espace de rencontre, chacun d’un côté de la grille, les deux hommes sont comme dans un purgatoire où la tension dramatique provient de la négociation, de l’échange possible et donc du langage. Une langue théâtrale particulière rarement osée au cinéma car antinaturaliste, voire absurde et qui résonne dans le cadre quand Isaach de Bankolé déclame des motifs répétitifs créant un sentiment d’étrangeté et renforçant le mur entre les deux personnages.
Dans Le Cri des gardes, Claire Denis semble puiser dans le texte de Koltès les propres motifs de son cinéma, troubles nocturnes, rythmes poétiques, homoérotisme sous-jacent, violences profondes tout en offrant plus de matière au personnage féminin, joué par Mia McKenna-Bruce dont on a décidément envie de suivre la carrière depuis How to Have Sex de Molly Manning Walker. Une œuvre radicale comme une tragédie grecque qui émergerait du cœur des ténèbres.
Réalisé par Claire Denis. Écrit par Claire Denis, Suzanne Lindon et Andrew Litvack. Avec Matt Dillon, Isaach de Bankolé, Mia McKenna-Bruce et Tom Blyth. 1h49. Les Films du Losange. En salles le 8 avril 2026.

