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Le Journal de Sébastien Marnier, épisode 2

par | 16 Jan 2021 | CINEMA, z - 1er carre droite

Épisode 2 : Tout le monde dans le même bateau

Sébastien Marnier est entré dans la phase de préparation de tournage de son troisième long métrage L’Origine du mal. Chaque jour sur les réseaux sociaux, le réalisateur tient son journal en un post et une image. Retrouvez chaque week-end sur FrenchMania l’intégralité de son journal de bord de la semaine. Au programme de ce deuxième épisode : la découverte de la maison, décor central du film, et l’équipe qui grandit et investit des bureaux emplis de questions… Deuxième annonce casting : Doria Tillier rejoint Laure Calamy.

JOUR 6

PRÉPA

Repérages dans le Sud.

Outre le plaisir de faire découvrir l’extraordinaire maison qui sera notre décor principal aux membres de l’équipe et de scruter leurs regards émerveillés (ou effrayés !), nous avons pu enfin nous y poser un long moment. Nous l’avons arpenté et scanné dans le moindre détail. Pendant sept heures d’affilées, nous avons pris des mesures, dessiné des plans, fait des photos, imaginé les chorégraphies des personnages, tenté de comprendre la courbe du soleil, comment ce dernier se faufilerait dans la maison, à quelle heure ?

Photo Sébastien Marnier

– Moi, cette séquence, je la vois en soir.

– Mais comment faire ?

– C’est-à-dire ?

– Seb, tu veux faire la séquence en chien et loup mais sur le plan de travail, il est indiqué que le temps de tournage est estimé à 6H.

– Effectivement. Le chien et loup, ça dure 45 max…

– Ok je vais réfléchir.

– Et cette séquence, je la verrais bien dans une lumière spectrale.

– Mais la chambre que tu as choisie est exposé plein sud… et comme on la tourne à 14H, elle sera baignée de lumière.

– Ok je vais réfléchir.

– Et après la séquence 23, on ne pourrait pas enchainer directement avec la 49 ?

– Bah non, tu sais bien, ce jour-là, on a des indispos de comédiens qui sont au théâtre.

– Ah oui c’est vrai… Ok je vais réfléchir.

Ça y’est c’est parti. Mille choses dans la tête, mille questions, mille problèmes. J’aime ça, ça fuse, ça rebondit. Ping-pong entre les uns et des autres. Tout le monde dans le même bateau.

Chambre 1, chambre 2, chambre 3, cuisine haute, cuisine rez-de-jardin, salon piano, jardin d’hiver, bureau, cave, labo photo, parc, jardin, crique… Ce palais démesuré, à la fois kitsch et d’un goût exquis sera un terrain de jeu fabuleux pour nos acteurs mais aussi pour l’équipe. Nous y poserons nos camions et notre matériel pendant plus de 4 semaines. Tourner aussi longtemps dans un même lieu, c’est bénéficier d’un décor chargé d’histoires mais aussi la possibilité de l’utiliser comme un studio. Il y a tant de séquences à l’intérieur qu’il nous sera possible d’intervertir l’ordre des plans à tourner ; et si, à l’extérieur, le parc s’enveloppe dans un manteau de brume, nous pourrons sortir faire des plans et réinventer des images.

Cette maison est un décor de plusieurs hectares, nous allons y faire des dizaines de milliers de pas (rien que 12000 en une journée, c’est l’iPhone qui le dit). Nous allons essayer d’en capter l’âme car si L’Origine du mal est un film sur une famille particulière, cette maison devra être son écrin mais aussi son mausolée.

 

JOUR 7

PRÉPA

Le soleil se lève sur l’île quand nous descendons de la voiture. Les membres de l’équipe restent silencieux. Je ne sais pas à quoi ils pensent mais ils ont l’air bien. Le vent nous pique le visage et ça me plait de les voir émerveillés par le spectacle. Nous sommes tournés dans la même direction ; concentrés, face à la mer mais aussi, peut-être, face à ce qui nous attend, à ces tempêtes que nous nous apprêtons à traverser pendant plusieurs mois.

Photo Sébastien Marnier

Et puis le ferry s’amarre.

Pendant la traversée, nous cherchons où nous placerons la caméra le premier jour de tournage.

À l’arrière du bateau, un drapeau français flotte dans le ciel bleu.

Il est en lambeaux.

Bizarrement, je pense au gouvernement. À la manière dont il traite le monde de la culture. À la manière dont il nous ignore. À la manière dont il nous a qualifié de non essentiel. Dans nos métiers, je ne connais personne qui nie la gravité de la situation mais tous, nous avons été blessés. Je regarde ce drapeau et voilà à quoi je pense. La salle de cinéma me manque de plus en plus. Quand je suis en prépa, j’aime y aller encore plus que d’habitude, 3 à 4 fois par semaines ; parce que les films des autres me font oublier les miens, aussi parce je veux redevenir un simple spectateur pendant deux heures.

Les salles de cinéma m’ont toujours procuré un sentiment de liberté inégalé, elles ont toujours été l’endroit de tous les possibles, des rêves, des terreurs, celui du refoulé et des fantasmes.

Le bateau arrive à quai. Nous allons tourner plusieurs plans sur le port. Je les imagine assez vite, je superpose aux décors, comme une surimpression, les acteurs et leurs répliques, leurs déplacements. J’imagine les mouvements de caméra, les arrières plans. J’imagine déjà des sons et aussi la musique qui a commencé à être composée.

Ce sera une scène importante et émouvante du film. Le ciel, les mouettes, les mâts des bateaux sont balancés par le vent et font tinter leurs drisses comme autant de clochettes. On est tous d’accord. C’est à ce moment que des responsables de la capitainerie nous regardent, dépités. Déjà déçus pour nous.

– Ah oui… mais le 25 février, ce côté du port sera en travaux. Il n’y aura plus aucun bateau et il y aura une grande barge avec une grue en plein milieu.

– Ah bon ?

– Oui, on va même vider l’eau de la mer sur ce périmètre.

– Ah d’accord… C’est sûr que ça va profondément changer la charge symbolique de l’arrière-plan…

– Après on peut voir si on peut pas changer les date du chantier…

– Ce serait possible ?

– On va essayer, il faut qu’il soit beau votre film !

Le cinéma les fait encore rêver, je le vois dans leurs yeux.

 

JOUR 8

PRÉPA

🔴 Doria Tillier rejoint le casting de L’Origine du mal.

En deuxième semaine de prépa, nos bureaux réunissent désormais une quinzaine de personnes. L’équipe déco mais surtout l’équipe costume a bien investie les lieux ! Il commence à y en avoir partout, les portants de vêtements sont un peu plus fournis et ce que je découvre aujourd’hui est magnifique ; je suis comme un fou et du coup, tous les autres membres de l’équipe viennent à leur tour. Dans ce film, plus encore que les deux précédents, toutes les composantes de la direction artistique seront étroitement liées. Tous les chefs de poste travaillent main dans la main pour composer des tableaux ; je les observe tous.

Parce qu’une veste à motifs animaliers devient une pièce du puzzle, le film commence à se dessiner sous nos yeux, petit à petit.

Pour moi la D.A est essentielle ; je veux qu’elle raconte les personnages et les situations car les dialogues ne peuvent pas tout prendre en charge. Alors les cadres, les vêtements, les coupes de cheveux, les meubles, les fleurs, les imprimés et la lumière se chargeront d’histoires mais surtout d’émotions et de sensations. Ils deviendront anthropomorphiques et poétiques.

– Seb, tu penses à quoi ?

– En fait cette veste en satin noir… elle brille mais quand on la regarde de près, on dirait qu’elle est toxique… comme si elle était enduite d’un poison obscur, exactement comme le film que j’imagine.

 

JOUR 9

PRÉPA

La table que j’occupe dans les bureaux de prépa me permet à la fois d’être isolé avec Lucile, la première assistante et Romain, le chef opérateur et, en même temps, de me trouver dans le passage qui mène au bureau d’Anaïs, la directrice de production et Nathalie la régisseuse générale.

Photo Sébastien Marnier

Ma table est aussi tout près de la petite salle, fenêtre ouverte, où l’on peut fumer.

Emplacement idéal et stratégique.

Dans la salle d’à côté, il y a Marité, Bérénice et Suzanne, la team costume et dans une salle encore un peu plus loin, la team déco composée de Damien, Joy et Thomas.

La table que j’occupe me permet d’être isolé mais je ne suis pas à l’écart.

Je déteste quand je suis trop loin de là où ça s’agite. J’ai l’impression que les choses m’échappent, que je manque quelque chose d’immanquable.

J’aime voir les allées et venues, j’aime entendre les discussions au loin, les rigolades, les prises de têtes.

Je vois, je sens. Je ressens.

L’ambiance, la cohésion.

Elle est chaque jour plus besogneuse, concentrée mais aussi plus solidaire, et surtout plus complice.

Il y a beaucoup de nouvelles têtes dans cette équipe et je commence doucement à comprendre comment chacun fonctionne. Petit à petit. Je vois surtout comment chacun se donne au film, comment chacun cherche des solutions aux innombrables problèmes qui jalonnent notre chemin.

Bientôt nous serons une vingtaine, une trentaine, une quarantaine.

Les membres de l’équipe sont comme des globules qui s’agrègent au fil des jours et qui bientôt irrigueront le sang dans les veines de notre film.

– Seb, tu viens ? Le papa de Nathalie a préparé du foie gras.

– Carrément ?

– Y’a même du champagne !

– Mais on fête quoi ?

– Rien. Pas d’occasion particulière. On a juste envie d’être ensemble.

 

JOUR 10

PRÉPA

Le premier rendez-vous de la journée était consacré aux effets spéciaux avec Thibaut. Le film en comporte beaucoup moins que L’Heure de la sortie mais il y aura quand-même quelques plans à truquer. Quelques gouttes de sang, quelques flammes et aussi une plante carnivore Dionée qui referme ses mâchoires sur une mouche. Écrit comme ça, dans un script, ce n’est rien, une ligne tout au plus. Mais dans la réalité, c’est un vrai casse- tête.

Discussion surréaliste :

– Mais Seb, la mouche, tu veux qu’elle vole avant de se faire croquer ?

– Oui, c’est très important.

– Ça veut dire que c’est une mouche à modéliser en 3D !

– Ah oui ?

– Oui, tu ne vas pas dresser une mouche et lui apprendre à se poser dans la gueule de la dionée

– C’est sûr…

– Ce qu’on peut faire, c’est un plan où on dépose une mouche morte très doucement à l’intérieur de la dionée.

– Mais la mâchoire va se refermer ?

– Oui mais on pose la mouche avec une baguette peinte en bleu qui sera effacée en post-prod.

– Ça te va Seb ?

– Mais ça veut dire que la mouche sera morte toute de suite alors que moi je voulais qu’elle soit vivante.

– On en revient à la 3D…

– Et ça, Seb, on n’a pas le budget…

– Ok, va pour la mouche morte.

On a ensuite enchainé avec une réunion avec Manu, le régleur cascade…

– Seb, donc si je comprends bien, tu veux que les comédiennes se battent dans des douches…

– C’est exactement ça, ça va être super !

– C’est sûr. Mais c’est ce qu’il y a de plus dangereux…

– Ah merde…

– Le carrelage mouillé, hyper risqué…

– Et si c’est en dehors des douches ?

– Ce se serait mieux mais il reste le problème du carrelage, si elles tombent, c’est trop dur.

– Je comprends.

– Tu veux pas que ce soit dehors sur l’herbe ?

– Bah non…

– Ok, alors il faut refaire tout le sol des vestiaires avec un matériaux mou.

– Ah oui mais ça, je vous arrête tout de suite, on n’a pas le budget.

– Je comprends…

J’ai repris un sixième café et je suis allé fumer une clope.

Photo Sébastien Marnier

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