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Marine Atlan (La Gradiva) : « Ces figures adolescentes deviennent, petit à petit, mythologiques »

par | 5 Juin 2026 | Interview, z - Milieu

Connue et reconnue comme cheffe op grâce à son travail avec Poggi et Vinel (Jessica Forever), Iris Kaltenbäck (Le Ravissement) ou encore Alexis Langlois (Les Reines du drame), Marine Atlan avait déjà été récompensée d’un grand prix, celui de Clermont-Ferrand en 2016 pour son court Les Amours vertes. 10 ans plus tard, elle revient de Cannes auréolée du grand prix Ami Paris de La Semaine de la Critique pour son premier long métrage. FrenchMania l’a rencontrée afin de connaître les origines et inspirations de La Gradiva, film choral sublime qui raconte la jeunesse contemporaine avec une modernité inouïe et semble inaugurer l’ère post-Kechiche. Le film sortira en salles le 4 novembre 2026.

Quand on est une directrice de la photo reconnue, est-ce difficile de franchir le pas du premier long métrage ?

C’est un désir que j’ai toujours eu. J’ai réalisé des cours et des moyens métrages. Ce qui est compliqué, je pense, ce n’est pas tant par rapport à mon métier de chef op parce que les réals avec qui je travaille savent que je fais des films, c’est plutôt de s’autoriser à le faire, c’était un enjeu de se dire qu’on peut prendre cette place-là, qu’on est légitime. Je pense que c’est un mouvement éternel de moi à moi, mais qui, parfois, peut être très difficile à gérer.

Comment est venue cette idée d’un voyage scolaire, d’un déplacement du petit bout de France en Italie ?

À la toute base, c’est une idée un peu intuitive parce qu’on me parlait de la collection « Tous les garçons et les filles de mon âge ». Au début, c’est un peu une commande, mais finalement, ça change de forme, ça s’échappe de ça. C’est l’envie de réunir une troupe d’acteurs et d’actrices jeunes. Je me disais qu’il fallait les confronter à des ruines de 2000 ans pour essayer de voir ce que provoquait cette collision, à la fois esthétiquement, dramaturgiquement. Il y avait cette idée de chercher dans une trajectoire ce que c’est que, d’un coup, prendre conscience qu’on appartient à un temps beaucoup plus grand que celui de notre propre vie et essayer de raconter ce moment.

La confrontation entre l’actualité et l’environnement visité raconte aussi quel héritage nous portons…

Oui, je pense que cela vient répondre à cette question qui m’intéressait : De quoi on hérite, de quelle histoire on hérite, de quelle histoire européenne on hérite dans les rapports entre les hommes et les femmes, dans notre rapport au fait colonial, à la société patriarcale, comment des jeunes gens contemporains se débattent avec ça, font avec, même dans le rapport au désir, à la sexualité. Voir ce jeu de familiarité et d’étrangeté que provoque le fait de se reconnaître dans une œuvre joue avec l’idée que ces figures adolescentes deviennent, petit à petit, des figures mythologiques. Alors qu’un voyage scolaire, c’est banal, c’est trivial, c’est un peu drôle, on en a tous des souvenirs un peu cocasses.

On n’en garde souvent des souvenirs plus intimes que culturels ou historiques…

Oui, de toutes petites choses. Et dans cette trivialité-là, il y a de la noblesse, il y a du tragique. C’est grandiose, en fait. Chaque être humain contient l’humanité entière. Les placer là et, petit à petit, glisser vers la tragédie leur donne autant d’importance que des figures mythologiques, des sculptures de trois mètres de haut. Pour moi, c’était aussi une façon de reconfigurer, de re-hiérarchiser les choses.

Quand on fait un film choral comme celui-là, comment dessine-t-on ses personnages pour équilibrer le groupe de façon naturelle ?

C’est effectivement un sacré exercice d’écriture. Il y avait déjà l’idée d’un mouvement, d’une forme autour de la trajectoire de Tony où tout s’entrelace comme une tresse, cette idée de polyphonie qui permet aussi de créer de l’ambivalence chez les personnages. On part d’archétypes qu’on connaît. Et dans cet archétype, on vient un peu remuer et déplacer les choses. Par exemple, pour le personnage de Tony, on a beaucoup parlé d’Un Après-midi de chien, de Sidney Lumet, qui est un film que j’adore, c’est sa singularité qui le fait exister. C’est un personnage homosexuel mais avec des codes de virilité qu’on n’a pas l’habitude de voir. Il existe dans sa spécificité et sa sensibilité le fait encore plus exister. Pour James, je lui ai parlé de Pasolini, de ce personnage un peu androgyne, qui attire tout le monde. Suzanne, pour moi, elle appartient plutôt à un cinéma presque romérien, avec des phrases très blanches, alors que Tony, c’est un peu le nouvel Hollywood, c’est le mafieux. J’avais envie qu’il y ait une familiarité avec tous les personnages, qu’on ait l’impression de les connaître. Ensuite, c’est tout un jeu au montage de trouver la place de chacun, chacune, pour pouvoir déployer les histoires, sachant qu’on ne fonctionne pas par chapitre mais plutôt par digressions. Je me suis aussi beaucoup inspirée aussi des Roseaux sauvages de Téchiné, qui est un film que j’adore et dont j’ai observé la structure. J’ai essayé de comprendre comment il fonctionnait.

Même si cela peut être un terme un peu dévoyé, le film est résolument moderne…Comme le début d’une ère post-Kechiche en ce qui concerne le regard sur la jeunesse…

Ça me fait plaisir parce que je pense que je peux avoir une forme de désuétude. J’ai du mal à être dans mon temps. Pour le coup, c’est un héritage ! Kechiche, c’est un cinéaste dont j’ai été bouleversée par tes premiers films. C’est un cinéaste qui a été important pour moi et en même temps, je me retrouve face à une dissonance d’ambiance, dont je ne sais pas quoi faire, qui parfois me déchire. Je pense que c’est un rapport qu’on a tous et toutes en ce moment avec l’histoire du cinéma à plein d’égards. Des films qui nous ont construit, qui ont forgé mon regard de spectatrice, sont remis en cause, on est au moment où on déboulonne les idoles et c’est douloureux. En tout cas, pour moi, ça l’est. Et en même temps, c’est salvateur, évidemment, et il faut le faire. Je me sens dans cette filiation et en même temps, je suis une jeune femme de 35 ans qui est travaillée par des questions féministes et anticoloniales et l’objectivation m’insupporte. Je pense que j’ai été dans ce tiraillement là et j’ai essayé de faire un film qui me ressemble aussi dans ce en quoi je crois.

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