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Martin Jauvat et Géraldine Pailhas (Baise-en-ville) : “Le burlesque est un langage universel”

par | 2 Fév 2026 | Interview, z - Milieu

Géraldine Pailhas et Martin Jauvat jouent mère et fils dans Baise-en-ville. Un duo inédit qui crée des étincelles à l’écran. Ils nous racontent leur rencontre et les coulisses de leur fructueuse collaboration. Entretien.

Dans votre premier film très réussi, Grand Paris, vous racontiez les aventures de deux potes un peu glandeurs qui se racontaient des histoires d’ovnis. Il me semble qu’il y a quelque chose de plus terre-à-terre, de plus autobiographique dans Baise-en-ville. On y découvre davantage votre côté sensible.

Martin Jauvat : Ce sont deux films qui ont une dimension autobiographique, c’est clair, mais le point de départ de ma réflexion et de mon inspiration pour Baise-en-ville, c’était cet objet, le baise-en-ville, et ce qu’il représente pour les banlieusards d’hier et d’aujourd’hui. J’ai grandi à Chelles en Seine-et-Marne et je me suis souvenu de toutes les fois où j’avais ma brosse à dents et un slip de rechange dans mon sac à dos, parce que j’avais peur de rater le dernier train et de ne pas pouvoir rentrer chez moi ! J’ai senti qu’il y avait quelque chose à raconter à partir de cette situation, que je pouvais tirer une histoire amusante et pas trop bête et même que ce petit objet pouvait m’amener à bosser la comédie romantique, genre auquel je n’avais pas encore osé toucher. Donc, pour le dire vite, j’avais le titre du film en tête avant d’avoir la vision du film en lui-même ! Mais ce qui est juste, c’est que je vais dans des zones plus intimes que d’habitude, parce que le film parle de l’amour physique ou même des petits détails anodins du quotidien avec mes parents. En fait, c’est tellement proche de moi que ça me fait bizarre maintenant de voir ma vie projetée sur grand écran (rires) ! D’autant plus que je suis hyper pudique. J’ai évidemment cherché à grossir les traits et à aller vers le burlesque et l’outrance du cartoon, parce que c’est une comédie, mais aussi parce que ça créait une distance de sécurité nécessaire. Il fallait que je me déconnecte un peu du réel, que je fasse un pas de côté pour réussir à oublier à quel point c’est autobiographique.

Vous jouez Sprite, un jeune homme sans réelle motivation et un peu déprimé que sa mère va mettre à l’épreuve. Comment se choisit-on une maman de cinéma, et encore plus quand le cinéma est si proche de la vie ?

Martin Jauvat : Ma directrice de casting m’a proposé plein de profils différents et c’est comme ça qu’on a contacté Géraldine. Géraldine ne ressemble pas vraiment à ma mère, mais il y a quelque chose de commun dans l’énergie. Je ne saurais pas le décrire vraiment. En même temps, j’avais envie que le personnage ne soit pas exactement comme ma mère, parce que c’est quand même une fiction et que la fiction me permet de faire des écarts avec le réel. En fait, j’avais envie que ma mère de cinéma ressemble à Géraldine. Déjà, juste comme ça, physiquement, j’avais l’impression que nous deux, ça pouvait marcher. T’en dis quoi ?

Géraldine Pailhas : Oui, c’est vrai, ça marche vachement bien ce trio qu’on forme avec Michel Hazanavicius, qui joue donc ton père dans le film.

Martin Jauvat : Quand on s’est rencontrés, ce que j’ai aimé tout de suite chez toi, c’est ton énergie. Je ne te connaissais pas et c’est le premier truc que je me suis pris dans la tête, ton énérgie. Et ensuite, ça a été ta cinéphilie. On a parlé de plein de films ensemble et on se retrouvait sur pleins de points.

Sur le papier, le rôle de la mère est secondaire, mais si on y regarde de plus près, il est assez moteur. La relation mère-fils est sûrement la ligne narrative la plus émouvante du film.

Martin Jauvat : C’est vrai et pour tout vous dire, quand je me suis rendu compte que c’était un peu la clé des émotions, j’ai réécrit quelques parties du scénario, j’ai bougé certains des blocs pour pourvoir finir sur cette scène mère-fils, qui, au départ, intervenait beaucoup plus tôt dans le scénario. Finalement, cet enjeu de la réconciliation entre Sprite et sa mère est devenu vachement important pour moi et pour le film. Ce n’était plus en périphérie, mais, finalement, l’antagonisme principal qu’il fallait résoudre avec douceur. C’était bien de faire la paix !

Géraldine Pailhas : Au départ, les rapports entre Sprite et sa mère sont tendus. Elle le prive d’un des trucs qu’il préfère, sa bonde de baignoire, parce qu’il passe son temps à prendre des bains et à rêvasser, ce qui commence à l’angoisser. Le dialogue entre les deux se renoue à la fin du film. Leur relation est un fil rouge.

Martin Jauvat : A la base, le film devait se terminer sur un aspect plus “comédie romantique”, avec la flic (Anaïde Rozam, Ndlr) que Sprite a rencontrée via les réseaux. J’ai pris le contrepied total de ça à la réécriture. Parce que plus important à l’arrivée, ce n’est pas que Sprite ait une nouvelle meuf, c’est qu’il se réconcilie avec sa mère. C’était un peu risqué, parce qu’on quitte gentiment le registre de base du film, les gags et le burlesque, mais c’est moins attendu et plus riche en termes d’émotion. Il fallait que ce soit drôle et, en même temps, que ce soit crédible et que ça puisse rappeler des vrais échanges entre une mère et son fils dysfonctionnel. C’est la seule fois de ma vie où je suis allé dans ces eaux-là, presque dramatiques je pourrais dire.

Géraldine Pailhas : Tu parlais d’antagonisme, mais je pense que que la mère de Sprite n’est pas une antagoniste, elle est peut-être, en revanche, le seul point concret de friction, humainement parlant, j’entends. Même si Sprite rencontre des obstacles multiples, ils sont quand même beaucoup moins signifiants, beaucoup moins symboliques que l’obstacle que représente sa mère. Je pense, par exemple, à notre scène dans le couloir, la nuit, où tu fais résonner un coup de tonnerre pour signifier la colère maternelle quand son gamin rentre à pas d’heure.

Martin Jauvat : Grave ! Dans cette scène, je voulais faire une espèce de jump scare, parce qu’elle file la trouille à Sprite quand même quand elle surgit de nulle part comme ça ! Je n’avais pas envie de faire de plans rapprochés pour cette scène. Je voulais qu’on voit la distance qui sépare Sprite et sa mère et que ça crée un truc à l’image entre le western et le film d’horreur. Un décalage, quoi. Que ce qui se joue entre Sprite et sa mère se voit à l’image.

Géraldine Pailhas : Je reviens deux minutes sur la dimension du rôle, parce que vous disiez qu’il était secondaire sur le papier. Jusque-là, dans ma vie d’actrice, d’être le rôle principal ou secondaire, ou de faire une apparition, ça ne me posait pas vraiment question, mais constatant que les rôles pour les femmes de cinquante ans et plus se font rares, ou qu’on les distribue souvent aux mêmes actrices, ça a commencé à me travailler différemment. Je ne choisis pas de faire un film pour la taille du rôle, mais pour l’expérience que c’est de travailler avec des cinéastes. Et avec Martin, il y a eu un truc un peu rigolo, c’est que quand j’ai reçu le script…  Martin, je peux raconter cette anecdote ?

Martin Jauvat : Vas-y !

Géraldine Pailhas : Ok. Quand le scénario de Martin m’est parvenu, le premier sentiment que j’ai eu, c’est que j’étais pile au cœur de cette problématique, c’est-à-dire qu’il y avait deux rôles de femmes de plus de 50 ans dans le film et que le rôle qui était le plus développé, en durée, en termes de jeu et même de relations avec le héros, c’était celui de la monitrice d’auto-école, qu’il avait attribué à Emmanuelle Bercot. Il se trouve qu’à ce moment-là, on ne se connaissait pas avec Martin, pas personnellement, et donc je comprends qu’il ne se soit pas naturellement projeté avec moi dans ce rôle-là. Sauf que c’était un peu frustrant pour moi, parce que je pense que quand les gens me connaissent, ils saisissent mon énergie et savent que je peux aussi être capable de jouer des personnages plus brutes de décoffrage. Disons qu’on ne m’imagine pas comme ça immédiatement, encore moins quand on ne me connaît pas. J’avoue que ça m’a un peu titillée et que ça a créé un genre de sentiment de jalousie, alors que ce n’est pas du tout dans ma nature ! C’est pour ça que j’ose le dire. Ce n’est pas très glorieux, mais je n’en ai pas honte, parce que ça m’a traversé furtivement l’esprit au moment de la lecture, mais pas après ma rencontre avec toi, Martin. J’aimais beaucoup le rôle de la mère, mais, au départ, je n’arrivais pas à mettre mon « Mais merde, pourquoi pas moi ? » de côté. Et la première fois qu’on s’est vus, je t’en ai tout de suite parlé. Ce n’était pas franchement le meilleur moyen d’entamer une relation de travail, mais je n’ai pas réussi à taire ce que j’avais sur le cœur. D’autant plus que j’ai tout de suite aimé le scénario. J’ai adoré ton écriture et tes dialogues. J’ai tellement ri ! C’était un délice. J’avais évidemment très envie de participer à cette aventure que tu me proposais. Mais on a dû en passer par une petite tension, et donc je te remercie d’avoir été capable de la supporter et de passer outre. Parce qu’après ça, les digues sont tombées et on a eu beaucoup de discussions, de fous rires, d’échanges sur le cinéma, sur nos amours partagés. Voilà, tout ça pour dire que ce j’aime par dessus tout, et peut-être aujourd’hui plus encore, c’est de pouvoir continuer à travailler avec des cinéastes de ma génération et aussi avec des cinéastes plus jeunes et plein de talent, comme toi, Martin.

Martin, vous avez une patte particulière. Un style visuel, mais aussi un style d’écriture assez délicieux, parce que généreux. Comment travaillez-vous cela ? 

Martin Jauvat : Je crois qu’un gag ou une bonne blague peut traverser les frontières et parler à différentes générations. Et puis, j’avoue, j’ai un goût particulier pour les expressions désuètes. Un baise-en-ville, quoi ! C’est tellement ringard comme terme que personne de ma génération ne sait ce qu’est un baise-en-ville. Et justement, ça permet tout de suite d’ouvrir un dialogue entre ma génération et celles de mes parents ou mes grands-parents, pour lesquelles ce terme avait du sens. Ça crée un pont. Je pense aussi que le burlesque est un langage universel, un langage qui réunit. La couleur également. J’ai quand même mis pas mal de rose dans mon film ! Parmi mes références, il y a Jacques Tati, Jacques Demy, Le Grand Blond avec Pierre Richard… Disons que ce n’est pas complètement les références de ma génération ! Donc, même en parlant de mon époque, mes inspirations sont tellement vintage que, moi-même, je suis dans un truc transgénérationnel en fait. Je n’ai même pas fait gaffe à ça mais, par exemple, on voit dans le film que l’ordinateur de la prof d’auto-école, c’est un Windows 2000. Je ne me suis pas dit “là, je veux faire un truc vintage“, c’est juste que c’est ce type d’ordinateur qui fait partie de mon imaginaire. Je crois que le film ressemble à ce que j’aime, comme l’esthétique des films et des bandes dessinées de mon enfance et ça donne un côté un peu “hors du temps”. Ça me fait trop plaisir quand des spectateurs et spectatrices des soixante-dix ou quatre vingt ans me disent que ça leur rappelle des souvenirs d’adolescence. C’est trop cool !

Géraldine Pailhas : Ce que j’aime aussi dans tes films, c’est que j’y vois une espèce d’éloge de la lenteur.

Martin Jauvat : Complètement ! Je n’ai pas à me forcer, je sens que je suis naturellement en décalage avec mon temps, qui lui va super vite. Je n’arrive pas à rentrer dans les moules, à cocher les cases, à tout faire pour être un winner et on me dit souvent que j’ai ce truc un peu indolent qui peut passer pour de la nonchalance. De la décontraction mêlé à du spleen. C’est vrai que ça me ressemble. Mes films me ressemblent parce que je n’aime pas tricher et que je mets dedans ce que j’aime et ceux que j’aime.

Géraldine Pailhas : Je trouve que la comédie, chez toi, ça passe aussi par le corps. J’adore comment tu silhouettes ton personnage dans le film, la façon dont il traverse l’écran, pas courbé, mais pas droit non plus. Ce que je veux dire quand je dis que tu fais l’éloge de la lenteur, ce n’est pas que le film est lent, mais que le personnage de Sprite n’est pas un sprinter et qu’il ne cherche pas à l’être. La quête de la performance et de l’efficacité, il s’en éloigne.

Martin Jauvat : Parfois, la vie l’oblige à tracer à fond, mais son rythme naturel est plus engourdi, ouais.

Vous vous présentez parfois en plaisantant comme une sorte de Wes Anderson du 77.  C’est finalement assez juste, parce qu’il y a dans vos films une précision métrique, un sens de l’esthétique très méticuleux, de la fantaisie et de la couleur, vous en parliez … 

Martin Jauvat : C’était pour rire, mais c’est vrai que j’essaie de réfléchir à comment il mettrait en scène ces espaces là, lui. Ça me vient assez instinctivement. J’accorde beaucoup d’importance aux détails, aux décors, aux costumes. J’aime Chelles et, pour moi, Chelles n’est pas moche ou monochrome. Je la filme comme je la vois et peut-être que c’est ça qui donne des impressions neuves de la banlieue et de la périphérie. En tout cas, Wes Anderson, c’est une référence, c’est clair. Je suis content que vous parliez du style et tout, parce que j’ai souvent l’impression qu’on a lâché l’affaire avec la comédie, qu’on n’attend pas spécialement d’elle qu’elle soit stylée. C’est un genre qui je trouve un peu boudé et c’est dommage. C’est difficile de trouver sa place dans le cinéma français, encore plus dans le cinéma d’auteur, et en faisant de la comédie, c’est encore moins évident.

Géraldine Pailhas : Oui, mais il y a un ingrédient dans ton film qu’on ne trouve pas partout, c’est le charme. Et chez toi, il est absolument naturel. Dans la vie et à l’écran. En tant qu’acteur, puisque tu joues dans les deux films que tu as réalisés – et je trouve que tu as vachement progressé dans ton jeu -, et en tant que cinéaste, parce que tu arrives à embarquer tout le monde dans ton univers et dans tes aventures. Ça m’impressionne évidemment beaucoup, mais surtout, ça me ravit. Tu es extrêmement disponible et c’est, je crois, une grande qualité pour un acteur et un metteur en scène.

Baise-en-ville, réalisé par Martin Jauvat, avec Martin Jauvat, Géraldine Pailhas, William Lebghil, Emmanuelle Bercot, Anaïde Rozam…  Actuellement au cinéma. 

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