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Mémoire de fille de Judith Godrèche

par | 1 Oct 2026 | CINEMA, z - Milieu

La fille de 58

Il a fallu soixante ans à Annie Ernaux pour raconter le premier rapport sexuel violent qu’elle subit l’été 1958 alors jeune monitrice de colonie de vacances en publiant Mémoire de fille (2018). Des années encore pour appeler ça par le bon mot : un viol. Judith Godrèche a elle aussi eu besoin de temps pour revenir sur les violences subies adolescente et jeune actrice et a libéré sa parole dans le prolongement de sa série pour Arte Icon of French Cinema en 2023. La réalisatrice offre au poignant texte de la prix Nobel de littérature 2022 une adaptation cinématographique captivante, comme un dialogue de mémoire entre plusieurs époques, entre l’autrice et elle, pour interroger le point de vue des victimes, les conséquences des violences sur leur vies et leur corps.

Cette idée s’inscrit en premier lieu dans des choix de casting précis et réjouissants : de Valérie Dréville (Ernaux de nos jours) à Ariane Labed (sa mère en 1958) en passant par une formidable bande de jeunes comédiennes et comédiens : Louise Labèque (Zombi Child et Coma de Bonello), Anja Verderosa et Victor Bonnel (L’Épreuve du feu d’Aurélien Peyre) sans oublier une volonté de diversité avec les apparitions, entre autres,  de Mamadou Sidibé (révélé dans la série Un Prophète) ou de Guslagie Malanda (Saint-Omer d’Alice Diop) et un personnage de jeune femme lesbienne, Claudine (Maïwène Barthèlemy, la découverte de Vingt-Dieux de Louise Courvoisier). Cette modernité et cette transmission s’incarne dans cette Annie de 1958, personnage central, interprété par la propre fille de Judith Godrèche, Tess Barthélemy. Pour son premier grand rôle au cinéma, elle se glisse à merveille dans la peau de cette Annie retrouvée, celle de 17 ans, tantôt maladroite, tantôt provocante. Cette Annie et cette “mémoire de fille”, deviennent grâce à l’intelligence de l’adaptation et de la mise en scène, à la fois universelles et contemporaines.

Les voix-off, d’une Annie à l’autre, font revivre une adolescente ingénue plongée dans la littérature qui quitte pour la première fois l’épicerie de ses parents à Yvetot pour être monitrice de colonie de vacances dans un désir jovial d’émancipation. Comme dans le cinéma d’Andrea Arnold, (on peut penser notamment à Fish Tank), la caméra de l’actrice-réalisatrice se place uniquement du point de vue de l’héroïne et embrasse sa subjectivité face au groupe et à H le chef des moniteurs, l’agresseur, qui entre dans le cadre par effraction pour séduire la jeune fille, fort de son pouvoir. La mise en scène prend soin de faire vivre son action sans aucune érotisation d’un rapport sexuel violent et en s’accrochant au prisme de la victime :  stupéfaction du corps et dissociation de l’esprit. Malgré la plongée dans les années 50 qu’indiquent les décours et costumes, Mémoire de fille se fait récit atemporel et sociologique à la croisée des regards entre soi et les autres, entre une autrice et une cinéaste. Judith Godrèche sort des sentiers classiques de l’adaptation pour frapper là où les douloureux souvenirs ne sont plus que jamais d’actualité. 

Écrit et réalisé par Judith Godrèche d’après l’oeuvre d’Annie Ernaux. Avec Tess Barthélemy, Victor Bonnel, Anja Verderosa, Valérie Dréville… 1h57. Jour2Fête. En salles le 30 septembre 2026. 

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