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Nina Meurisse (Julian) : “Il y a des trucs que je ne peux pas raconter mais je peux les jouer”

par | 25 Mar 2026 | Portrait, z - Milieu

Révélée enfant dans Saint-Cyr de Patricia Mazuy puis, neuf ans plus tard, dans Complices de Frédéric Mermoud, Nina Meurisse est l’actrice d’une filmographie riche d’une vingtaine de longs métrages, autant de courts et d’une dizaine de séries. Avant de la retrouver prochainement dans une comédie signée Grégoire Ludig qu’elle vient tout juste de tourner, elle est à l’affiche du beau premier long métrage de Cato Kusters, Julian. Rencontre.

Elle n’a que quelques minutes de temps d’écran dans L’Histoire de Souleymane (2024) de Boris Lojkine, où elle joue une agente de l’OFPRA face à Abou Sangaré. Et pourtant, le rôle lui a valu le César de la meilleure actrice dans un second rôle. C’était en février 2025.

Cet écart vertigineux entre la brièveté d’une prestation et le rayonnement d’une telle récompense dit très bien la puissance d’incarnation d’une actrice au charisme magnétique et rentré, au naturel doux, à la présence à la fois discrète et éclatante. La filmographie de Nina Meurisse, 37 ans, est à l’image de ce faux paradoxe, faite de nombreuses apparitions (chez Agnès Jaoui, Thomas Salvador, Solveig Anspach ou encore Stéphane Brizé), de seconds rôles inoubliables (chez Frédéric Mermoud, Céline Sciamma ou récemment Iris Kaltenbäck) mais aussi de quelques premiers rôles saisissants (Camille de Boris Lojkine, les séries La Fièvre et 37 secondes et aujourd’hui le beau et émouvant Julian).

Comédienne, Nina Meurisse l’est depuis longtemps. Elle avait à peine dix ans quand les équipes de casting du film de Patricia Mazuy, Saint-Cyr, ont débarqué à la cantine de son école de Caen, où elle est née et a grandi.  « Personne ne m’avait donné une feuille pour passer le casting, j’étais dégoûtée, j’étais sûre que mes parents allaient dire non et puis ça s’est fait. À un moment, j’ai compris que j’avais un rôle. » Et pas n’importe lequel. La jeune fille se retrouve au premier plan et donne la réplique à Isabelle Huppert en Madame de Maintenon.          « Pratiquement à la seconde » où elle se met à jouer, Nina Meurisse comprend qu’elle a sans doute trouvé quelque chose, peut-être sa place. « C’est comme si on me demandait de montrer ce que j’avais dans le ventre, ce qu’on demande peu à un enfant de dix ans. » Pratiquement à la seconde où elle devient actrice, Nina Meurisse grandit, mais peut-être trop vite. « C’était dur, vraiment dur », enchaîne celle qui a témoigné l’an dernier dans le cadre de la commission d’enquête relative aux violences commises dans le cinéma en mentionnant une scène de viol réalisée sans aucune prévention ni délicatesse à son endroit. Elle assure aujourd’hui être restée en bons termes avec « Patricia, une réalisatrice que je vois encore et que j’aime beaucoup », en pointant la responsabilité d’une « époque et de ses circonstances ».

Quand, plus tard au cours de l’entretien, on l’interroge sur ses études de cinéma reprises au milieu de sa vingtaine, à l’université de Paris-VIII, l’actrice invoque une soif de savoir pour la technique, un désir de parfaire sa culture, mais aussi un besoin de « reprendre un peu la main sur ce qu’on me demandait », comme une volonté de s’appartenir à nouveau : « Pendant longtemps, j’ai été une très bonne petite marionnette qui faisait exactement ce qu’on lui demandait. » Ses envies de réalisation déjà assouvies grâce à quelques petits projets (un court à 17 ans, un documentaire réalisé sur les bancs de la fac et une commande réalisée dans le cadre des talents ADAMI), son implication en tant qu’actrice à tous les stades de fabrication d’un film (scénario, coiffure, maquillage) connectent directement à cette idée de ne pas tout le temps dépendre des autres.

Grâce à ses parents, Nina Meurisse s’est vue épargnée le chemin tortueux de ces enfants stars mythifiés et sacrifiés sur l’autel d’une célébrité éphémère. Elle les remercie encore aujourd’hui de l’avoir « laissée à [sa] place d’enfant », même si elle admet que, forcément, « faire ce métier vous fait dévier ». Il faudra attendre 2009 et son rôle dans Complices de Frédéric Mermoud pour qu’elle réapparaisse au cinéma comme une deuxième révélation.

On la sent bien dans ses baskets, Nina Meurisse, au clair avec qui elle est, attachée à une humilité et à une curiosité qui lui font regarder les choses telles qu’elles sont. Sur son César, elle dit clairement et avec sérénité son soulagement : « c’est arrivé au bon moment, c’est venu tranquilliser quelque chose en moi, je pense que c’est une bataille au long cours » ; sur son métier, elle admet parfois une certaine « fatigue » à être constamment regardée.

Dans les années 2000, Nina Meurisse est alors une enfant comme les autres, ou presque, tournant des petits films l’été pour son loisir. Poussée par sa mère psychiatre, elle étudie la musique en horaires aménagés. Elle est chez elle partout : son père est musicien, pianiste, auteur et compositeur, et son frère bosse son Chopin et son Rachmaninov du matin au soir. Harpe, piano, un peu de batterie et de chant… Il n’y a pas si longtemps, la comédienne a pensé y revenir, intégrer un groupe de son quartier, avant que son emploi du temps surchargé ne la fasse renoncer. Entre la musique et le cinéma, elle aime établir des ponts et dit que le goût de l’interprétation a commencé là. « Je me faisais toujours engueuler par les profs, il fallait être beaucoup plus technique alors que moi j’avais envie de raconter des histoires avec mon instrument. » L’actrice est devenue son propre instrument, accordé à son instinct. C’est d’ailleurs comme ça qu’elle choisit ses films et qu’elle est aujourd’hui à l’affiche de Julian, premier long métrage de Cato Kusters, où elle incarne Fleur, journaliste qui décide avec son amoureuse d’aller se marier dans tous les pays où cela est possible, avant que la maladie n’écourte tristement leur séjour.

Dans ce beau film hybride, des rushes d’une petite caméra DV documentant le quotidien amoureux des deux femmes s’entremêlent aux images du film. Des archives de Nina Meurisse, le cinéma en regorge, quand ses films de famille sont quasi inexistants. « J’ai des films de moi mais pas ceux de la vraie vie. J’archive des choses mais pas dans le but de les montrer ; je fais de la photo argentique pour ça, parce que je suis incapable de trier celles de mon téléphone — ça me permet de garder des choses, comme des objets. »

Parfois, Nina Meurisse semble avoir du mal avec les mots de tous les jours. Elle dit : « ce que j’adore dans ce métier comme dans la musique, c’est que parfois y’a pas les mots. Il y a des trucs que je ne peux pas raconter mais je peux les jouer » – le jeu comme béquille quand le langage usuel lâche et les films comme manuels pratiques. Récemment, c’est celui de Joachim Trier, Valeur sentimentale, qui lui a fournis les mots et les images exactes : « j’ai parfois du mal à expliquer aux gens ce truc qu’est de traverser un personnage, de comment ça vient parfois un peu titiller votre vie, vous fait penser — sans que ça ait l’air ésotérique. On travaille avec notre émotionnel, donc forcément tout ça bouge, et ce n’est pas du tout dramatique. »

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