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Patric Chiha (Un hiver russe) : “Dans mes films, il y a toujours des gens qui flottent un peu”

par | 2 Oct 2026 | CINEMA, z - Milieu

Patric Chiha, réalisateur d’une adaptation magnifique de La Bête dans la jungle en 2023 maitrise aussi à merveille l’art du documentaire. A l’image de Brothers of the night (2016) et de Si c’était de l’amour (2019), Un hiver russe interroge la place des êtres dans le monde, dans un groupe ou une communauté d’esprit, tout en offrant à ses protagonistes un écrin à l’esthétique affirmée. Ici, entre Istanbul et Paris, c’est la diaspora russe qu’il place au centre du récit. Margarita, Yuri et les autres incarnent cette jeunesse russe empêchée qui n’a trouvé d’autre issue que l’exil et qui en questionne la finalité. Pour évoquer ce film beau, puissant, sensible et jamais didactique, le cinéaste autrichien a répondu aux questions de FrenchMania…

Au début d’Un hiver russe, Yuri évoque la peur qu’il a reçue en héritage et qui guiderait sa vie, est-ce que vous, vous pourriez dire que c’est l’exil que vous avez reçu en héritage et qui serait peut-être une motivation majeure pour réaliser ce film ?

C’est une bonne question ! La question centrale, c’est, en creux, l’histoire de la Russie et une interrogation sur ce qu’il en reste aujourd’hui et, oui, cette histoire de peur que nous, nous n’avons pas vécue. Pour en revenir à moi, je viens d’une famille où tout le monde est en exil en permanence et où tout le monde est toujours prêt à repartir. Je crois en une mélancolie d’un monde perdu et sans doute que dans mes films, il y a toujours des gens qui flottent un peu. Ils ne sont jamais très ancrés, ni dans le temps, ni dans l’espace. Il y a évidemment un lien avec les vies de mes grands-parents et mes parents.

Pourquoi avez-vous eu l’envie de vous intéresser aux Russes en exil ?

En septembre 2022, j’ai été vraiment frappé par les images des gens qui fuyaient la Russie à la frontière géorgienne, c’est une image que j’ai trouvée incroyable. C’est chaotique la façon dont un projet se définit et se construit mais je dirais que j’ai lié cela à une phrase de ma grand-mère : « Les Russes, c’est les pires ». Elle qui, pendant la seconde guerre mondiale, avait fui la Hongrie pour essayer d’aller en Angleterre et qui était bloquée à Vienne. Je ne parle jamais d’un sujet, je parle des gens. Et là je me suis identifié et j’avais la possibilité d’aller en Istanbul où de nombreux Russes de la classe moyenne se réfugient pendant que les riches vont à Dubaï, évidemment. Dans la ville, il y a cette friction très forte entre la vie à Istanbul et tous ces Russes que je rencontre, des activistes, des militants, Et à un moment, je rencontre Margarita et pour ce film-là, comme pour les autres films, je m’accroche à des gens, je fais confiance à la rencontre. Et là, avec Margarita, on s’est demandé ce qu’on pouvait faire ensemble.

Les autres rencontres se sont donc faites dans l’entourage de Margarita ?

Oui, il y a eu comme un pacte de confiance entre nous. Ce n’est pas forcément de l’amitié, mais eux, ils n’ont aucun intérêt, à la base, à faire un film avec moi, donc il fait trouver un terrain commun. Moi, quand je sens chez les uns ou chez les autres qu’il y a quelque chose que je ne comprends pas, cela créé de la fascination. Elle me présente d’autres gens, c’est une sorte de bande plus ou moins solide et un dialogue se met en marche. Je filme souvent des gens qui aiment être filmés. Je ne pense pas qu’ils soient égocentriques, mais je crois que le film était pour eux et qu’ils l’ont compris en le faisant, je leur offrais une possibilité de se dire certaines choses entre eux aussi. Là, le film, le tournage, c’est comme un espace d’échange possible qui s’ouvre.

On a effectivement l’impression d’une mise à plat, qu’ils se posent enfin des questions qu’ils n’osaient pas vraiment se poser. Notamment quand Margarita évoque le fait de ne pas s’interdire d’être heureux. Cette question est assez centrale dans le film…

Moi, je trouve que c’est une question très sombre. C’est ma vision et mon opinion est ce n’est peut-être pas la plus juste. Il n’y a pas de vérité ou, en tout cas, je ne m’érige jamais en juge de quoi que ce soit. C’est aussi puissant quand Yuri, à la fin, sur la plage, se demande s’il peut être adulte, s’il est adulte, c’est assez révélateur des gens qui sont à l’arrêt, comme bloqués dans une jeunesse, et donc aussi un peu morts. Et il y a la culpabilité aussi dans le questionnement de Margarita : « Est-ce que je peux me permettre d’être heureuse ? Est-ce que j’ai le droit de vivre même si je viens d’un lieu coupable ?». Et le film pose directement la question d’à qui nous accordons notre empathie. Ils sont Russes mais ils sont bien habillés, ils sont vintage, ils sont, on pourrait dire, comme nous…

Oui et cela crée une vraie proximité avec le spectateur…

Oui, c’est une vraie proximité même si certains sont heurtés que la surface soit très brillante, légère. On a cherché dans l’image, quelque chose d’un peu froid et publicitaire. Ce n’est pas une beauté chaleureuse.

Justement, l’esthétique du film, même si vous la décrivez comme froide, est dans une quête de beauté, de lumière, de couleurs aussi. Quelle était la démarche du film de ce point de vue ?

On a cherché à être au plus proche des corps, et sur la fin, à aller de plus en plus vers la lumière. Et puis il y a l’esthétique instagram qui fait partie de nos vies et des leurs. Je ne suis pas sûr que je trouve ça si beau. Après, effectivement, il y a les aplats de couleurs mais il y a beaucoup de hasards, vraiment. Il y a pour un des témoignages un aplat rouge parce qu’il y a des toilettes rouges et qu’on ne sait pas vraiment où tourner… Je pense à Vincent Dieutre qui est décédé récemment et avec qui j’ai eu la chance de travailler un peu quand j’étais jeune, et ce que je garde de lui, c’est que faire un documentaire, c’est être très ouvert à ce qui arrive. Il n’y a pas tellement de décisions si ce n’est que d’être très ouvert. C’est l’économie du film, le hasard du moment, c’est tout ça qui décide…

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