Membre du jury de la Queer Palm 2026, mannequin, actrice et militante, Raya Martigny casse les codes de la mode depuis quelques années déjà. Comédienne fidèle du cinéma d’Alexis Langlois, elle était à l’affiche de Garance de Jeanne Herry et des Matins merveilleux d’Avril Besson au dernier festival de Cannes. À l’occasion de la sortie en salles de ce premier long métrage de la réalisatrice, Raya Martigny partage de nouveau l’affiche avec India Hair après le court métrage, Queen Size, nommé aux César en 2025. Rencontre avec une comédienne fidèle à ses rêves.
Avril Besson vous offre votre premier grand rôle. Vous partagez l’affiche avec India Hair dans ce premier long métrage, Les Matins merveilleux, qu’est ce qui vous a intéressé à la lecture du scénario ?
Raya Martigny : Ce rôle de Marina est le plus concis que l’on m’ait donné. Sa générosité m’a permis d’explorer des choses proches de la réalité et d’un personnage que j’avais envie de voir au cinéma depuis longtemps. J’aime la façon dont Avril Besson voit les choses. Avec ce film, elle emprunte des chemins peu fréquentés par les récits queer, les histoires d’amour entre deux femmes et surtout concernant l’identité. Marina est une femme trans mais ce n’est pas le sujet, qui est plutôt la quête identitaire de deux personnages. Celle de Charlie, interprétée par India Hair, qui perd sa famille et part en quête de son histoire. Je trouve ça magique quand on arrive à faire des ponts entre savoir qui on est et être à la recherche de qui on est. Mon personnage sait plus ou moins qui elle est. Elle est très bien là où elle réside et aime prendre soin des gens autour d’elle. Ce sont des récits que l’on ne voit pas souvent et qui pourtant existent dans ces petits villages. Ça m’a touché car le scénario était très bien écrit et on s’attache au personnage. Avril nous posait des questions quand elle avait des doutes, comme : Est-ce que tu trouves ça juste ? Comment toi, tu le vivrais ?
Avril Besson voulait être la plus respectueuse possible tout en s’éloignant de ce qu’on a l’habitude de voir au cinéma quand on parle d’identité trans.
Il y avait donc un vrai travail collectif avec les actrices ?
Raya Martigny : Oui, un travail de justesse. Par rapport à mon personnage, Avril Besson voulait être la plus respectueuse possible tout en s’éloignant de ce qu’on a l’habitude de voir au cinéma quand on parle d’identité trans. Elle a réussi parce qu’effectivement à partir du moment où on s’autorise à raconter de nouvelles choses avec des axes différents, ça ouvre le champ des possibles et même la possibilité d’exister de façon multiples. Souvent, les personnes trans sont représentées par des histoires dramatiques avec des fins assez tristes où elles sont dépendantes voir abusées alors que nos réalités sont plus complexes que ça. Nous sommes résilientes, fortes, talentueuse et surtout motivées à vouloir aller bien et super indépendantes ! Ça permet d’avoir un discours plus universel qui va aussi impacter des personnes en dehors de la communauté. Et ça je trouve ça fort, car étant donné qu’on ne parle pas de sa transidentité, il y a des personnes qui à travers moi vont pouvoir s’identifier, reconnaître quelque chose comme un cheminement de vie et ça c’est une réussite.
Est-ce que justement la force du film ne réside pas dans la manière dont la réalisatrice offre un récit queer grand public ?
Raya Martigny : Oui, je trouve aussi. Le film est généreux et touche des personnes de milieux et d’âges différents. Au festival de Cabourg, des personnes âgées sont venues me parler alors qu’à Cannes, il y avait plein de jeunes qui venaient me dire de jolis mots. Avril Besson est une grande enfant. Elle a un petit côté vintage dans sa manière de rire et de percevoir la vie. Elle a des icônes du passé tout en étant très moderne. Et cette poésie se ressent dans son travail mais aussi dans le casting du film. Mon père adore Éric Cantona, ma mère adore India Hair et il y a moi ! Ensemble, on arrive à trouver une harmonie qui va plaire à beaucoup de personnes. Et même en dehors de nos personnages, le film autorise les gens à nous aimer tel qu’on est dans la vie, dans ce qu’on représente. Par exemple, pour Éric Cantona, on va parler de sa sensibilité, de son honnêteté et ça va toucher beaucoup d’hommes qui n’arrivent pas forcément à communiquer mais qui vont pouvoir s’identifier en lui. India Hair c’est pareil, elle est un peu maladroite, touchante et drôle. Et ça crée forcément une identification. De mon côté, je ne suis pas identifiable au premier abord parce que je ne ressemble à personne physiquement ! Je sais que je peux être un peu impressionnante mais en même temps je suis en marge de pleins de choses et, finalement, peut-être que je deviens universelle, seulement un être humain comme tout le monde qui n’a pas décidé de faire de mal et qui n’a pas décidé d’être. On ne m’attendait pas là et en même temps je suis comme ça.
Diriez-vous que vous êtes proche du personnage de Marina ?
Raya Martigny : Oui et en même temps, nous sommes très différentes. Je n’aurais pas pu rester dans mon village et m’occuper de ma famille avec autant de passion. J’aurai eu le sentiment que l’on me prive de ma liberté alors que Marina est très ancrée là où elle est avec les gens qu’elle aime. Je pense qu’elle adore avoir l’œil sur la mer, qu’elle est connectée à la nature et que le temps passe mais ça ne la dérange pas tant que ça. Il y a des gens comme elle qui n’ont pas besoin de courir partout pour se sentir important. C’est touchant de s’autoriser à être comme ça.
Pour le moment, vous avez tourné uniquement avec des réalisatrices (Alexis Langlois, Naïla Guiguet, Jeanne Herry, Avril Besson). Est-ce un pur hasard ou un choix assumé ?
Raya Martigny : Il y a une part de hasard mais je pense qu’il y a aussi une envie de progrès. Ce sont des femmes avec qui c’est intéressant de travailler et qui ont cru en moi. Elles m’ont donné envie d’avoir confiance aussi. Jusqu’à maintenant, je n’avais pas cette confiance comme celle qu’on s’est accordées avec Avril. C’est différent de l’univers d’Alexis qui me demande d’être une version quasi cartoonesque de ce que je suis déjà. J’incarne quelque chose de fantasmagorique et pas du tout ancré dans le réel. Je n’ai pas l’impression que ça me demande un challenge émotionnel. C’est juste moi et ce qui se passe dans ma tête, c’est instinctif et j’adore, je vis pour ça ! Alors que là, pour Les Matins merveilleux, j’ai été émue par ce personnage et elle est encore en moi, à me nourrir de certaines choses. Grâce à elle j’ai pu comprendre ce rapport au lâcher prise car Marina n’est pas une personne qui se prend la tête sur le fait d’atteindre la perfection. Elle est beaucoup plus libre que moi, et c’est ça qui m’a inspiré.
Vous avez d’abord été mannequin avant d’être comédienne. Avez-vous le sentiment que le cinéma vous a offert plus de confiance en vous que le mannequinat ?
Raya Martigny : C’est incomparable. L’industrie du mannequinat est difficile. Être une bonne mannequin, c’est pouvoir se réincarner constamment en fonction de la vision d’un designer et en transformant ça en une énergie commune. Personnellement, c’est une industrie qui m’a énormément fait de bien dans ma recherche identitaire, dans la validation de qui je suis en tant que Raya, et donc en tant que moi. Mais tu es tout le temps sous contrôle de la vision de quelqu’un d’autre ou de de la pression que tu te mets. Il y a aussi énormément d’inégalités et pas assez de surveillance. Tout est dans le contrôle, du poids, du corps, de l’image… Le lâcher prise n’existe pas et tout le monde est exploité. Pour moi, c’est beaucoup plus difficile que mon expérience dans le cinéma. Je trouve que c’est plus facile d’avoir accès à l’intimité de quelqu’un avec qui tu travailles dans le cinéma que dans la mode. Après, je suis peut-être privilégiée parce que certains films sont venus à moi. J’ai travaillé pour en arriver là mais les directeurs de casting m’ont appelé parce que j’ai fait de la mode… En casting, je suis à ma place mais c’est aussi plus simple en tant qu’actrice parce qu’on me demande de parler et de dire qui je suis et d’incarner quelque chose. Et j’adore raconter des histoires. Là, en l’occurrence ça me permet d’explorer des narrations différentes, de faire du bien autour de moi, d’aider des personnes à s’émanciper.
J’aimais bien jouer la comédie dès l’enfance, mais je le faisais en cachette parce que je n’avais pas le droit d’être moi-même.
Est-ce que la petite Raya rêvait déjà d’être actrice ?
Raya Martigny : Oui j’aimais bien jouer la comédie dès l’enfance, mais je le faisais en cachette parce que je n’avais pas le droit d’être moi-même. Mais j’incarnais, je n’essayais pas d’être quelqu’un d’autre non plus… J’avais énormément de rêves. Je passais beaucoup de temps seule à penser, à rêver et à manifester. D’ailleurs, ces rêves sont factuellement devenus une réalité. Je pense avoir beaucoup d’instinct. Si je ne sentais pas un rôle, je ne le ferai pas. Dans Les Reines du drame d’Alexis Langlois et Garance de Jeanne Herry, j’ai de petits rôles mais tous les films dans lesquels j’ai joué ont été sélectionné au festival de Cannes. Ça prouve bien que je suis au bon endroit (rires). En ce moment, je refuse beaucoup de rôles car je ne comprends pas où les cinéastes veulent m’emmener. Souvent, ils me les proposent à moi parce qu’ils cherchent des actrices trans et, comme je suis identifiée, ils me contactent. Parfois, c’est tellement aberrant comme personnage que je me dis que mon prochain rôle il faudrait que ça soit une femme cis pour contrebalancer.
Avez-vous envie de réaliser un film et de pouvoir raconter vos histoires et rêves ?
Raya Martigny : Je suis hantée par deux histoires et il y en a une sur laquelle on travaille déjà avec mon mec. L’autre, je l’ai en tête depuis pas mal de temps… Lui est en train de faire un film aussi pour l’année prochaine, je pense. Nous sommes une famille d’artistes en train de produire des choses et on veut voir où ça nous mène. Je me réconcilie avec l’image aussi en étant derrière la caméra avec le projet « Kwir Nou Éxist » en tant que photographe en donnant de la visibilité pendant six ans à la culture queer et créole de la Réunion. C’est quelque chose qui m’a manqué quand j’étais gamine, donc j’étais hyper heureuse de pouvoir rétablir un peu d’ordre dans l’histoire. Ce qui m’intéresse c’est comment on impacte un maximum de personnes en réparant des choses, ça me tient à cœur. J’essaie de nourrir ce qui a manqué à l’enfant en moi et en même temps de nourrir mon imaginaire pour continuer à vivre dans ma petite bulle qui me permet de m’épanouir. Je sais que là-dedans il y aura à piocher pour tout le monde.
L’idée de créer collectivement semble importante pour vous…
Raya Martigny : J’ai besoin de voir les autres autour de moi heureux pour m’épanouir moi-même. J’ai assez de personnes différentes autour de moi pour comprendre à quel point si ça arrive à tous les toucher en même temps, je sais que ça va toucher plus largement.



