Du 12 au 22 février s’est déroulé le 76ème Festival de Berlin, avec Wim Wenders comme président du jury. Une édition qui a fait parler d’elle, et pas uniquement pour les films… Debrief par notre envoyée spéciale Elli Mastorou : Retour sur le débat qui a animé le festival et les médias (Vous avez dit politique ?), sur nos coups de cœur et la présence française et francophone ainsi que sur le palmarès…
Vous avez dit politique ?
« Les films doivent rester hors de la politique » : avec cette déclaration à la conférence de presse du jury le premier jour du festival, Wim Wenders ne savait pas qu’il allait déclencher une avalanche de réactions en chaîne à n’en plus finir… Questionnés sur le positionnement politique de la Berlinale, spécifiquement la différence de traitement entre les déclarations de solidarité avec l’Ukraine et l’Iran versus le silence sur Gaza, Wenders et son jury ont botté en touche, offrant des réponses vagues « C’est un sujet compliqué et c’est un peu injuste de nous poser ce genre de questions » a tenté Ewa Puszczyńska, membre du jury et productrice notamment du film The Zone of Interest, un film politique s’il en est…. Tempête de posts sur les réseaux sociaux, lettres ouvertes, retrait de films, performances queers, réponse officielle du festival : tous les jours, les conséquences de cette phrase ont fait les gros titres. « Tout ce que nous faisons est politique » déclarait le même jour en interview l’actrice Hiam Abbass, présente dans deux films à Berlin, tandis que dans Le Monde, Xavier Dolan signait une réponse forte, réfutant l’idée même que les artistes n’auraient pas à se mêler de politique : « Politique vient du grec ancien politikos, relatif au citoyen, à la cité. (…) Dans sa Politique, Aristote définit l’être humain comme zôon politikon – un ‘animal politique’, c’est-à-dire ‘un être fait pour vivre en communauté organisée’. Dans cette logique, tout art est fondamentalement politique, donc, et sans qu’il ait à prendre parti, il participe à l’avancement, à l’entretien et au soin de la communauté, au maintien du lien social. » En marge du festival, Kaouther Ben Hania, primée à Venise pour le bouleversant The Voice of Hind Rajab, a créé une onde de choc en refusant le prix Cinema for Peace. « Le cinéma n’est pas un moyen de blanchir l’image. Si nous parlons de paix, nous devons parler de justice. La justice signifie la responsabilité. Sans responsabilité, il n’y a pas de paix. » a-t-elle notamment déclaré. La petite communauté organisée du septième art l’a bien prouvé : l’art n’est jamais détaché de la réalité. Bref, espérons que Wenders tournera sa langue sept fois dans sa bouche la prochaine fois.
Les coups de cœur
Parmi les films qui ont fait le plus parler d’eux en compétition, citons Dao, film-fleuve (près de 3 heures) du franco-sénégalais Alain Gomis, déjà primé à la Berlinale il y a quelques années pour Félicité. Tourné entre Paris et la Guinée-Bissau, Dao déploie une forme singulière, entre fiction, documentaire et récit intime, porté par des acteurs et actrices professionnels (Samir Guesmi) ou pas (comme l’héroïne Kay Corréa). Le film est attendu pour le 29 avril en France (Jour2Fête). Après A peine j’ouvre les yeux (Giornate, Venise 2015) et Une histoire d’amour et de désir (Semaine, Cannes 2021), la tunisienne Leyla Bouzid faisait son entrée en compétition avec A voix basse, touchant récit sur des secrets de famille porté notamment par Eya Bouteraa et Marion Barbeau. La performance de Sandra Hüller, en soldate androgyne dans Rose, a été également plébiscitée. Dans les sections parallèles, le récit adolescent américain Mouse, l’autofiction The Moment avec Charli XCX ainsi que la romance allemande Allegro Pastell ont fait parlier d’eux dans la section Panorama. Côté Perspectives, section dédiée aux premiers films, on a aimé Forêt Ivre premier long belge de Manon Coubia sur trois récits de femmes dans un refuge de Haute Savoie, ainsi que Chroniques d’un siège de Abdallah Alkhatib, un récit de fiction où s’entremêlent plusieurs destins assiégés sous les ruines d’une ville occupée.
Présence française et francophone
Une présence discrète mais tout de même significative de la francophonie cette année : en compétition, Juliette Binoche était présente pour défendre Queen at Sea, un film anglais sobre et déchirant sur la vieillesse et la fin de vie. Difficile de ne pas penser à Amour de Haneke face à ce film où Amanda (Binoche), confrontée à la démence de sa mère Leslie (Anna Calder-Marshall), se déchire avec Martin (Tom Courtenay, 45 years) le mari de celle-ci, sur la meilleure façon de la soigner. En compétition toujours, le cinéaste tchadien Mahamat Saleh-Haroun (Lingui) présentait Soumsoum, la nuit des astres, co-écrit par Laurent Gaudé, et dont la sortie française est prévue pour fin avril. Présenté en séance spéciale, The Blood Countess de l’Autrichienne Ulrike Ottinger offrait à Isabelle Huppert un premier rôle surprenant et savoureux : celui d’une vampiresse errant dans les rues de Vienne. Un rôle inspiré de l’histoire vraie (et sanglante) de la comtesse hongroise Elisabeth Bathory, déjà incarnée au cinéma par Delphine Seyrig dans le film culte Les Lèvres rouges d’Harry Kümel. Enfin, citons aussi Salif Cissé, étoile montante du cinéma français (A l’abordage, Le Répondeur), qui était sélectionné pour les European Shooting Stars, l’annuelle sélection de jeunes acteurs et actrices à suivre du festival.
Le Palmarès
En décernant l’Ours d’Or à Yellow Letters d’İlker Çatak, récit d’un couple d’artistes turcs victimes de persécution par le gouvernement, Wenders et son jury semblent admettre, eux aussi, que cinéma et politique vont de pair – d’autant plus dans un contexte de festival international. La sortie du film en France est prévue en avril. Dans son discours de remerciement, le réalisateur turc Emin Alper, lauréat de l’Ours d’Argent pour Salvation, a livré un message de solidarité avec les prisonniers politiques turcs, ainsi qu’avec « les Palestiniens à Gaza, le peuple iranien oppressé ainsi que les Kurdes qui se battent depuis plus d’un siècle au Rojava et au Moyen-Orient : vous n’êtes pas seuls ». Sandra Hüller a raflé le Prix d’interprétation, et Queen at Sea est reparti avec deux prix, celui du Jury ainsi que des seconds rôles pour le couple Anna Calder-Marshall et Tom Courtenay. Lauréat de la compétition Perspectives avec ses Chroniques d’un siège, Abdallah Alkhatib a conclu avec un message malgré tout résolument porté vers un avenir meilleur, pour le cinéma et le monde entier : « Un jour, nous aurons un grand festival de cinéma au milieu de Gaza. »
Illustrations : Dao d’Alain Gomis-Jour2Fete.


