Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez

La chair et le sang

(critique publiée lors du dernier Festival de Cannes)

Déboulant de nulle part, en rouge (bottes vernis à talon) et noir (trench en vinyle), Anne se réfugie dans une cabine téléphonique. Le visage mangé par le rimmel et les larmes, elle supplie à travers le combiné la femme de sa vie de la laisser revenir dans la sienne. Mais le mal est fait, l’amour est gâté, les conneries d’Anne ont eu raison du couple qu’elle formait avec Loïs. Le jour et la nuit les séparent. Anne produit des films X (et gay) très populaires et Loïs les monte, seule dans sa cabine. Soudain, l’horreur. Un des acteurs de la bande à Anne est assassiné dans d’atroces circonstances : des coups de couteau dans le rectum. Un premier meurtre qui annonce une série noire. Mais qui veut la peau des acteurs porno ?

Après Les Rencontres d’après minuit sélectionné à la Semaine de la critique en 2013 et Les Îles, Queer Palm du court-métrage 2017, Yann Gonzalez poursuit son ascension vers les étoiles avec ce film aux genres mixtes (revenge movie, polar, comédie noire…). Il installe son intrigue de chair et de sang dans la capitale, l’été 1979 exactement, et projette ses personnages dans une dimension où valsent ensemble l’amour et la violence, le sublime et le grotesque, le rouge passion et hémoglobine, comme dans les thrillers de De Palma ou les giallo d’Argento. On s’enfonce dans les backrooms comme Anne plonge dans ses souvenirs. On se barde de cuir pour tenter de rester dur. On touche la pellicule et on y découvre des messages codés, des indices en dédale. Un couteau dans le cœur transpire le cinéma à chaque plan. Son obsession pour lui nous saisit dès la séquence d’ouverture, chaude et choc, tandis que sa mise en abime exalte ses charmes – des films (dans tous les sens du terme) se font dans le film. Drôle, sensuel, sexy, romantique, ténébreux et queer, ce deuxième long métrage nous laisse transi d’amour. Un amour fou pour le cinéma de Gonzalez, étrange, créatif et vibrant. Pour Vanessa Paradis aussi – Anne – qui joue sûrement ici l’un des plus beaux rôles de sa carrière, pour sa partenaire Kate Moran – Loïs – et pour Nicolas Maury, divin en vedette du X, blonde comme la patronne. Scénario au cordeau, dialogues piquants, mise en scène gracieuse, casting 5 étoiles, BO ensorcelante (M83), Un couteau dans le cœur fait l’effet grisant d’un Holy Motors (présenté en sélection officielle en 2012). Espérons que Gonzalez ne rentre pas bredouille comme ce fut le cas de Carax. Haut les mains, haut les cœurs.

Ps : conseil de cinéphile, ne quittez pas la salle avant la fin du générique…

Réalisé par Yann Gonzalez. Avec Vanessa Paradis, Kate Moran, Nicolas Maury, Félix Martitaud … Durée : 1H50. En salles le 27 juin 2018. FRANCE.