Un regard amoureux sur le cinéma français + francophone

Garçon chiffon de Nicolas Maury

par | 28 Oct 2020 | CINEMA, z - 2eme carre gauche

De l’amour

Nicolas Maury est un comédien singulier. Que ce soit au théâtre, au cinéma ou à la télévision – qui lui a offert la célébrité grâce au rôle d’Hervé dans Dix pour cent -, il imprime de sa patte très personnelle voire performative tous les personnages qu’il incarne. Avec Garçon chiffon, son premier film en tant que réalisateur, c’est de sa persona qu’il joue. Derrière la caméra et de quasiment tous les plans, Nicolas Maury, grâce à l’ubiquité qu’offre le cinéma, joue des masques que la société impose et des fissures que le vie met au jour. Ni tout à fait Nicolas, ni tout à fait un autre, Jérémie a du mal à trouver sa place. Comédien qui ne s’est pas encore “réalisé”, il expie son mal-être via une jalousie maladive, devenue au fil du temps sa principale raison de vivre. Surveiller, traquer Albert, son compagnon devient une occupation à plein temps et ne met pas qu’en péril son couple mais bien sa santé mentale. Après d’ultimes plans foireux para-professionnels, dont une proposition pour le coaching d’une réalisatrice au fond du gouffre (apparition irrésistible de Laure Calamy, génie du jeu, dans une scène “cadeau” d’un comédien à une comédienne qu’il aime), il décide de faire le grand voyage, le fameux “retour aux sources”, histoire de tout remettre à plat. Jérémie fuit Paris, son métier et son couple, prétexte une mise au vert professionnelle (une pièce à apprendre), pour aller dans le Limousin chez sa mère qui a transformé la maison familiale en gîte touristique. C’est là, confronté à ses démons passés et fondateurs, à sa chambre d’ado qui résonne encore des tubes mille fois chantés à tue-tête en s’imaginant vedette que Jérémie va tenter de trouver son salut.

Si le chemin du film n’a rien de nouveau, le retour aux sources selon Nicolas Maury, n’est pas qu’une figure de style scénaristique mais le moyen le plus sincère de tomber les masques, de se placer face à la mère et de reconstituer presque malgré lui les chaînons manquants, les non-dits qui créent des adultes incomplets et pas suffisamment armés face à la dureté de la vie. Ce Garçon chiffon respire une humanité généreuse et maladroite, un burlesque émouvant et gracieux, les amours aux gestes retenus. Autoportrait stylisé en creux et en bosses, Garçon chiffon manie avec intelligence et finesse les souvenirs douloureux, les lieux qu’on a fuis et les espoirs déçus. Petit poucet curieux, Nicolas Maury est un cinéaste complice, il entraîne sur son terrain tout en semant un à un des petits cailloux rassurants et divers, de sa cinéphilie pointue à la chanson populaire. Le film accumule les scènes dignes d’un “best of” : meilleure scène de piscine, plus belle scène de rupture, engueulade la plus drôle de l’année, la plus délicate des scènes finales… Les partenaires de jeu de Maury sont tous d’une justesse infinie. On retrouve Arnaud Valois dans une incarnation de haut-vol de l’amoureux idéal (ou idéalisé), alliage de force contenue, de douceur sereine et de tendresse assumée, de ceux qui forgent les amours éternelles. Mère terrienne de ce garçon lunaire, Nathalie Baye embrasse un rôle qui restera parmi ses plus beaux, ses plus délicats.Et il y a le jeune Théo Christine qui a la lourde tâche d’incarner à la fois la jeunesse, le désir et le retour à la vie. Le comédien, déjà vu notamment dans la version française de la série ado et inclusive, SKAM, est une révélation. Nicolas Maury devient réalisateur sans jamais renier une once de la personne qu’il est. Garçon chiffon ne parle que d’amour (maternel, contrarié, de soi, idéalisé, apaisé) et emprunte à son créateur/incarnation tous ses paradoxes : l’exaltation et la douceur, la poésie et le franc-parler, l’analyse et l’instinct, la force et la fragilité.

Réalisé par Nicolas Maury. Avec Nicolas Maury, Arnaud Valois, Nathalie Baye, Théo Christine, Laure Calamy… 1h50 – FRANCE – En salles le 28 octobre.(Les Films du Losange)

Nicolas Maury et Nathalie Baye dans “Garçon chiffon” – crédit : Les films du Losange

 

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